—Tu ne l'es plus, te dis-je!.. Il y avait de la pâte molle en toi, de l'étoffe à compromis, de la tendance aux complaisances criminelles!… Songe donc, tu es devenu l'ami de sectaires maudits!… Et j'ai un pressentiment qu'ils sont de l'école la plus noire, de celle qui nous pourchasse, fait la guerre à nos autels et veut chasser Dieu des entrailles de l'humanité!… Comment oses-tu me regarder comme cela, de tes yeux qui ne cèdent pas?… Défends-toi, maintenant… Depuis que j'ai su la chose vilaine, je me suis creusé le cerveau toute la nuit, j'ai cherché comment tu serais moins coupable, et rien ne te justifie d'avoir fraternisé avec ces misérables, tu n'as pas respecté la foi qu'ils traînent, dans la fange, tu m'as renié, tu as renié ta mère et ta soeur, tu as lâché ta race, tu nous as lâchés tous!… Défends-toi, si tu le peux, je t'en défie!
—Vous parliez d'un poignard qu'on vous plonge dans le sein, mon père… Vous me demandiez pourquoi Je gardais les yeux fixes: je sentais vos paroles me pénétrer dans la chair comme des balles… Je n'ai qu'une excuse à donner… J'ai peur de vous, j'ai peur qu'elle ne suffise pas, qu'après l'avoir entendue, vous me pensiez lâche et criminel encore… Et cependant ma faute ne fut pas volontaire, je puis le crier, cela, je l'afffirme, je l'ai commise malgré moi, fatalement, muselé, aveugle, inconscient de la honte!…
—Tu plaides fatalité, est-ce bien là ton excuse? Elle serait pitoyable, interrompit le père, dont l'accent calme du jeune homme exaspérait les nerfs. Là on tu fus le plus coupable, ce fut de mentir le jour où tu nous revins!… Je me repentis d'avoir eu ce doute, je craignais de t'avoir insulté, je n'osai même pas te rappeler que tu ne m'avais pas répondu!… Tu m'as joué avec ton âme canadienne, tu m'as trahi, tu as versé des larmes fausses!… Comprends-tu quelle douleur c'est pour moi de songer qu'après une telle faiblesse, tu n'as pas eu le courage de l'avouer: tu as eu l'audace d'en prolonger, au lieu même de ton berceau, le cours et l'humiliation!… Ose dire que ce n'est pas vrai, que tu ne mérites pas le langage dont je te soufflète!…
—Je n'ai pas répondu, mon père, je n'ai donc pas menti… Certes, je vous ai caché la vérité, je devais le faire… Ce fut une puissance, en moi que je ne pus vaincre… Ne m'interrompez pas, votre indignation serait cruelle encore, vous m'avez assez broyé le coeur déjà!… Je le répète, j'ai peur de vous… Allez-vous me pardonner, quand je vous aurai tout dit? Oh oui, vous êtes bon, vous ne m'accablerez plus de vos reproches qui me fouettent au sang comme des lanières de plomb!… J'ai, dans les veines, la chaleur ardente que vous m'avez transmise, vous l'avez embrasée de votre enthousiasme pour tout ce qui est pur et beau, je l'ai surchauffée par une jeunesse que je consacrai toute aux fièvres nobles et au rêve sain, j'ai amoncelé l'idéal en mon âme. Un jour, une vision incarna toute la somme de pureté, de noblesse, d'idéal et de beauté que j'avais accumulée dans mes rêves… En une minute, cela se devine, cela vous perce le coeur!…
Marguerite, dès la première seconde, attendrit le meilleur et le plus profond de moi-même. Je l'aimai tout de suite, sans le savoir, avec l'inexpérience de l'amour, entièrement, d'un culte souverain, d'une passion merveilleuse… Et lorsque, de sa voix si douce, elle m'avoua son panthéisme abominable, la souffrance que j'en eus me fit avoir pitié d'elle, et j'oubliai qu'elle blasphémait Dieu pour l'adorer dans la créature si belle dont il illuminait un instant ma route. Près d'elle, je n'eus pas honte, je me sentais fier et capable de tous les héroïsmes, infiniment heureux… Je ne vous répondis pas, c'est vrai, mon père, je ne pouvais pas vous répondre… Vous m'auriez défendu de voir Marguerite, et elle m'était déjà chère au point que tout mon être voulait ne pas la perdre encore…
—Tu l'aimes! c'est donc là ta seule raison de m'avoir humilié, de m'avoir trahi, d'avoir lâché les tiens!… Selon toi, l'amour est immaculé, d'où il vienne et quoi qu'il fasse! Il a parlé, je dois me taire!… A quel degré de mollesse en es-tu rendu? Est-ce qu'on aime la fille d'un athée? N'est-elle pas inséparable de son paganisme, et puisqu'elle narguait ton Dieu, ne devais-tu pas la haïr, ne voir en elle que l'ennemie qu'on maudit?… Tu l'as aimée! Tu lui as donné le plus pur de ton enthousiasme et le meilleur de tes rêves! Tn as, pour cette femme le sentiment sacré que j'eus pour ta mère!… Eh bien, je ne pouvais jamais m'imaginer ta bassesse aussi grande!… Ne sens-tu pas qu'ils rougissent de toi, Lafontaine et Cartier, dont je t'enseignai la mâle histoire ici même? Ne sens-tu pas qu'ils te renient, les livres canadiens dont je te fis boire amoureusement la sève patriotique?… Et maintenant que mon indignation s'épuise, je ne ressens plus que la honte, et tu ne sauras jamais combien tu me fais mal, combien cet amour coupable terrasse et vieillit ton père!…
—Pauvre père!… Mais c'est pour éviter cette colère et cette peine que je ne parlai pas, le jour où je revins… Alors seulement, j'entrevis la profondeur de mon amour… Et si vous saviez combien je l'aimais déjà, vous comprendriez que j'aie pu faiblir… Hélas! nous sommes devenus des ennemis, nous nous battons, nous nous déchirons, le sang coule des blessures que nous nous donnons au coeur!… Pourquoi seriez-vous impitoyable? L'abbé Lavoie m'a pardonné, lui…
—Tu mens! s'écrie le père, furieux.
—Oh! quelle atroce parole, mon père, c'est votre tour à m'enfoncer un poignard!…
—Depuis que tu m'as caché ta honte, puis-je croire en toi? L'abbé Lavoie ne peut t'avoir pardonné, lui moins que tout autre!… Il aime trop bien son Christ pour avoir sanctionné ton amour d'une fille Renan!… L'apôtre a dû bondir sous l'outrage au Dieu qui a toute son âme et toute sa vie!… Tu ne lui as dit qu'une parcelle de la vérité!…