—Il faut que vous me croyiez, mon père, que vous regrettiez cette parole qui me torture, et la voix du jeune homme a une telle énergie que le père en est profondément remué. Je ne vous garde pas rancune de me flageller du nom de menteur, vous vous croyez le justicier de la race et de la foi… Mais entendez-moi bien, et il vous le dira lui-même, j'ai fait à l'abbé, le jour du poll, en un moment de souffrance aiguë, la narration que vous entendîtes… Je me préparais à sa colère, et voici ce qu'il me dit: "Tu ne fus pas lâche de l'aimer, tu le serais de ne pas immoler ton amour!"…
—Comment n'es-tu pas lâche d'aimer une femme que tu dois arracher de ton âme, parce qu'elle est l'ennemie de ton Dieu? interrompit Augustin, qui ne pouvait plus douter de la franchise de son fils.
—Oui, Augustin, il ne fut pas lâche, il ne fut pas coupable, intervint la mère, dont le visage était pâle comme celui d'une agonisante. Il faut que tu comprennes… Ton patriotisme rigide va trop loin, tu as puni cet enfant d'une façon qu'il n'oubliera jamais, que tu regretteras plus tard… Ta conception de l'honneur t'égare: calme ta souffrance et ta fureur un moment… Rappelle-toi ce que c'est, l'amour… Tu n'eus qu'à, m'aimer rien ne séparait nos deux âmes avides, il nous parut naturel, dès la première heure, de nous aimer toujours… Je fais appel à ton amour: n'est-ce pas une chose toute-puissante? Figure-toi qu'un gouffre nous eût empêchés d'aller l'un à l'autre, n'aurais-tu pas souffert de me perdre? J'ose espérer que tu ne m'aimas pas uniquement pour la prière… A Marguerite, il ne manque pas autre chose que la prière… Il l'aime, comme tu m's aimée, pour les mêmes raisons éternelles, pour le même bonheur dans tout son être… Tout-a-l'heure, si tu avais pu voir son martyre, entendre sa confidence émouvante, tu en aurais eu les larmes aux yeux, tu n'aurais pas eu des paroles aussi violentes, aussi meurtrières… Songe donc, il l'adore sans espoir… Dès la minute où lui vint la révélation de cet amour, il s'est battu comme un lion contre lui, comme ton fils, comme un Hébert, il a vaincu!… Ton fils est digne de toi: il préfère à l'amour qu'il tue l'honneur que tu lui as enseigné!… Rappelle-toi notre tendresse, et tu sauras quel tourment est le sien, ce qu'il lui faut de grandeur et de courage pour laisser partir à jamais la femme qu'il aime!…
—Toi aussi, ma femme, tu es contre moi, tu l'absous, dit Augustin, plus calme. Et c'est au nom des Hébert que tu implores la pitié!… Ne t'en déplaise, les Hébert n'ont jamais fraternisé, que je sache, avec les ennemis du Christ!… Jules est le premier qui déchoit!… Avant d'avoir aimé cette fille, il était de ma race, il n'en est plus!… L'abbé Lavoie n'est pas un Hébert, lui!… Jules a failli, te dis-je, il n'est pas digne du nom que nous lui avons donné!… Ton amour t'aveugle, tu pardonnes avec le coeur mou des mères!… Tous les Hébert, depuis le premier ancêtre canadien, le condamnent, le flétrissent, par ma noix chargée de toute leur fureur, l'accusent d'avoir souillé leur blason!…
—Eh bien, mon père, c'est trop! proteste vivement le jeune homme. Je refuse l'excommunication de ma race!… Non, je n'ai pas dégénéré, je me sens digne du nom que je porte!… J'aime la fille d'un athée, soit, je n'ai pas pu faire autrement!… Il m'a suffi de la voir: suis-je criminel de l'avoir vue?… Comme vous le disait ma mère, je n'ai pas cédé, j'ai réuni contre cet cet amour, toutes les forces capables de l'extirper de moi-même, j'ai fait le serment de vaincre et j'ai vaincu!… Je l'ai revue, fort bien, mais je n'ai jamais oublié, près d'elle, qu'elle ne serait jamais à moi!… Dieu, comme j'ai souffert, comme je souffre encore!… Oh! si vous saviez ce que j'ai là, ce que c'est le déracinement de l'amour en soi-même!… Je n'espère plus votre pardon, vos yeux ne bronchent pas!… Qu'importe? Un jour, vous admettrez, vous pardonnerez!… Si je n'avais pas mon rêve d'action patriotique, en face de moi, qui magnétise et promet des sensations grisantes et viriles, je ne sais à quel désespoir je m'abandonnerais; Dieu merci, dans quelques jours, à Ottawa, j'exalterai l'âme canadienne, je mettrai dans mes accents toute la passion que je réfrène, que j'égorge, et il faudra bien qu'on m'écoute Vous serez fier de moi, mon père, j'accomplirai de la grande besogne, je me réhabiliterai à vos yeux, les ancêtres seront orgueilleux de moi, m'applaudiront par votre voix grondant de tous leurs enthousiasme!…
—Comment veux-tu que je te pardonne, mon fils? répondit Augustin, implacable, que la chaleur et la véhémence du jeune homme avaient toutefois bouleversé. Tu parles bien, tu es superbe, et si l'éloquence était une excuse, il me faudrait oublier!… Mais, sous ton langage de flammes, je sens que tu l'ames à la folie, que tu veux la revoir encore!… N'est-il pas vrai que tu veux la revoir?…
—Oui, mon père, il faut que je la revoie… Demain, ce sera fini… Elle s'en ira sans retour… Ne soyez pas inexorable, laissez-moi tenir ma promesse et lui faire l'adieu pour la vie… Ayez pitié d'elle qui n'espère pas le rendez-vous du ciel!…
—Mais tu ne comprends donc pas ce que c'est pour moi, le spectacle du mon fils implorant grâce pour la fille d'un sectaire!… Quel est cet amour qui te fait te traîner à ses pieds?…
—Aie pitié, Augustin, je t'en supplie, sanglote la mère. Je te le répète, tu regretteras cela plus tard…
—Ayez pitié, mon père, balbutie Jeanne, dont les joues roses ne le sont presque plus. Ils s'aimèrent un jour, et c'est déjà fini, leur joie profonde… cela briserait leurs âmes de ne s'être pas revus… Elle n'est pas coupable de ne pas avoir connu Dieu… Comment est-ce elle, et non moi, dont le berceau ne fut pas entouré du ciel? On ne peut s'empêcher d'aimer Jules, est-il étonnant qu'elle l'ait aimé?… Cela fait moins de peine de s'être laissés, quand l'adieu s'échange dans un regard suprême… Ayez pitié d'elle que la destinée brise, permettez-lui d'emporter un souvenir plus doux…