—Ainsi, tu sens papillonner autour de toi le désir intense d'un catholique maudit, s'écrie Gilbert, avec une rage contenue. Plus la chose s'envenime, plus tu persévères à me la cacher… Je pense que tu l'acceptes simplement comme tant d'autres amis qui, au cours de nos voyages, furent tes compagnons d'un jour, et tu te plais à conquérir son âme!… Quand la prudence la plus élémentaire te conseille d'écarter mon soupçon aux aguets, tu le défends malgré toi, tu en fais une idole, tu as pour lui des paroles chaudes, passionnées, qui me condamnent, qui me bravent!…
—Je n'ai pas voulu vous braver, mon père, proteste Marguerite, qui a peur et devine à quelle conclusion son père se précipite.
—Ce n'en est que pire alors, tu le fais dans une inconscience qui illumine tout!… Je sais d'où elles viennent, tes idées nouvelles et d'où il vient, ton sentimentalisme outré!… Je sais d'où elle t'est venue, l'affection pour les clochers!… Je n'ignore plus ce qui fermente derrière ton front rêveur et je connais la source où s'abreuve ton chagrin!… Ce n'est pas Québec et son paysage que tu pleures de laisser à jamais, c'est Jules Hébert que tu aimes!… N'essaye pas de le nier, cela est écrit sur ton visage pourpre et dans tes yeux qui sont injectés de honte!…
—Je n'essayais pas de nier, je voulais vous empêcher d'être impitoyable… Si c'est aimer, que d'admirer ce Canadien au-delà de ce que j'en peux dire, je l'aime… Si c'est, aimer, que de lui être profondément reconnaissante de la gentillesse et de la bonté qu'il eut pour moi, je l'adore… Si c'est de l'amour, cette joie indicible de le voir et de lui parler, je l'aime éperdument… Si c'est de l'amour, la peine que je sens là, indéracinable, étouffante, je l'aime désespérément… Je ne puis vous en dire qu'une chose, mon père, si c'est l'amour, tout cela, c'est la première fois que j'aime!…
—Et tu es orgueilleuse de cet amour?… C'est même l'orgueil de cet amour qui l'a trahi! Tu ne t'es pas aperçu que ton secret débordait!…
—Vous avez attaqué Jules… En dépit de moi-même, je l'ai défendu… Je lui devais cela, je le devais à mon coeur, au pur souvenir que j'aurai toujours de lui!… Vous m'avez enseigné la loyauté: malgré moi, je fus loyale à celui que je crois digne de mon amour!…
—Alors, entre les deux, ce n'est pas moi que tu préfères!… Il a le meilleur de toi-même!…
Pour lui, tu m'accuses, tu te bats contre moi, tu me blesse au coeur!…
—Oh! mon père, prenez garde, l'indignation va vous faire porter des coups dont la blessure ne guérira jamais!… Pourquoi cette fureur que je sens approcher? Vous savez bien que je vous adore, et plus que jamais, le jour où c'est l'amour de vous qui m'empêche de voler à la tendresse de Jules Hébert!… Il faut que je vous aime bien, que vous ayez une emprise bien forte sur mon âme, pour que je m'en aille ainsi pour toujours, brisant mon rêve et fuyant la joie ineffable de cet amour!…
—Mais je rêve, ce n'est pas vrai, tout ce que tu me dis là, s'écrie Gilbert, qui se cramponne à un suprême espoir. Tu ne l'aimes pas, c'est faux, c'est impossible!… Tu es ma vie, mon oeuvre, je t'ai pétrie à la ressemblance de mon idéal, je t'ai distillé goutte ù goutte la haine de leur Dieu fantoche, et quand je t'entendais railler la superstition avilissante, je croyais que ma colère contre elle était plus pure et meilleure!… J'espérais pour toi un fils de la libre-pensée, un champion de nos doctrines, quelqu'un digne de la jeune fille idéale que j'avais créée… A vous deux, vous auriez fait de la jolie besogne, et ma vieillesse en aurait été rajeunie sans cesse… Un catholique va enchaîner ton rêve désormais? Ah non, je me révolte à croire cela!… Tu as peur que je t'écrase de ma colère?… Mais non, petite fille, je ne songe plus à châtier!… C'est faux, tu ne l'aimes pas, te dis-je!… C'est une admiration à fleur de coeur pour un joli garçon!… Dis-moi, tu ne lui as pas donné ton âme de jeune fille!… Je comprends qu'il t'aime, lui!… Je lui en voudrai éternellement d'avoir osé t'aimer!… Je sens que je l'ai en horreur, maintenant, que je l'exècre!… N'est-ce pas que c'est faux, que tu as, maintenant, la répugnance d'un tel amoureux, que tu exagères l'impression qu'il t'a faite?… Demain, tu l'oublieras!… N'est-ce pas que tu commences à rougir de cet amour?