—Il vaut mieux ne pas trop promettre, si on veut, épargner la déception amère, ajoute Jules, dont le silence, tout le long de la montée, a suivi distraitement le colloque assez vif des jeunes filles.
—Vous vous y connaissez tellement bien en beaux paysages, que je ne crains rien, dit la Française, regrettant d'avoir laissé deviner son trouble.
—Je ne vous ai jamais déçue, alors, répond-il.
—Oui, vous ne m'avez jamais trompée, dit-elle, et Jules est confirmé dans l'assurance qu'elle n'a jamais eu d'espoir.
—La Croix! s'écrie Jeanne, et elle se met à courir, folle d'allégresse.
Marguerite et Jules restent seuls. Un malaise invincible les paralyse. Il leur est impossible d'échanger les impressions banales qu'ils cherchent en vain dans leurs âmes effrayées l'une de l'autre. Ils avancent, au milieu des fleurs sauvages, vers la Croix prochaine qui les fascine. Elle est géante sur un piédestal de rocs antiques, soulevé dans le firmament bleu sa tête dominatrice, et le bois nu de ses larges bras étendus remplit l'espace de grandeur et de souveraineté. En l'apercevant, la Voltairienne a été secouée d'un frisson puissant tout le long de son être, a eu le coeur noyé d'une émotion surabondante où la terreur et l'admiration se mêlaient étrangement. L'esprit discipliné à bannir le surnaturel a dompté sur-le-champ l'impression magnétique.
Refermant leur ligne sur la clairière où les jeunes gens réunis causent du paysage orgueilleux, les sapins austères se dérident sous le soleil palpitant des premiers jours de septembre. C'est un coin de nature primitive, rude et terrifiante. Les rochers du laurentien le plus pur étagent leurs plans torturés ou bossus en une colline terne et bizarre. Par-delà la cime fière, on voit le clocher grêle de Notre-Dame-des-Neiges gravir timidement l'azur, et la cloche rouillée paraît s'ennuyer d'être silencieuse. Le lichen, ça et là, sur la pierre millénaire, gonfle sa nappe argentée d'un jour. Des framboisiers presque rachitiques vivotent au milieu des airelles plus vigoureuses. Il est charmant de se reposer l'oeil sur les "quatre-temps" rouges et les campanules ouvrant leur âme bleue. Un émerillon affamé qui menaçait dans les airs, s'est dardé comme une flèche dans les arbres. Les trois amis reviennent souvent à la Croix dont l'ombre immense écrase les alentours sauvages et plane au-delà jusqu'aux horizons que la forêt dérobe encore.
—Tout-à-l'heure, nous vous parlions du Petit Cap et de ses écoliers en vacances, dirait Jules. Ils viennent souvent, par groupes en liesse, rendre visite à la cîme et à Notre-Dame-des-Neiges… Alors, la solitude s'anime de vie jeune et ardente… On cueille les fruits sauvages, les "bleuets" juteux, les framboises grasses, les "petites poires" qu'on s'arrache, parce qu'elles sont rares… On va tirer d'une source tapie dans la mousse, un peu plus loin, l'eau fraîche qui crève les rocs… On allume, là-haut, un petit feu qui crépite au sein des pierres dont on a construit la cheminée d'un soir… A table, c'est un engouffrement de choses qu'on dévore, une escarmouche de bons mots qui pétillent… Quand la nuit envahit la montagne, ils accourent se percher sur la roche où la grande Croix s'enfonce, murmurent ensemble une prière aux étoiles, puis, regardent longtemps les feux par myriades qui sont la féerie nocturne de Québec dans la distance… Le sommeil est lourd et bon dans les lits durs qui sont nichés derrière la chapelle… Les plus vaillants se lèvent, à trois heures du matin, pour voir les ténèbres se blanchir d'aurore et l'horizon s'embraser de soleil…
—Qu'ils sont heureux! crie Jeanne, enthousiaste. Ce n'est que la deuxième fois que je viens, moi, et je n'y verrai pas encore lever le soleil…
—Et moins heureuse encore, je n'y serai venue qu'une fois, murmure la
Française, que la pensée du départ hante. Vous y reviendrez, Jeanne…