—Vous l'aurez voulu, Marguerite… Plus je regarde au fond de vos yeux si doux, plus je sens que vous me ravissez le plus profond de mon être… Je n'ai pas gaspillé mon rêve… Depuis que j'ai entrevu l'amour, je n'aimai qu'une femme, celle que mon imagination connaissait mieux chaque jour, en qui souvent, je plaçais des espoirs nouveaux, celle qui ne venait pas, mais qui viendrait… Je lui ai réservé toutes mes forces de tendresse… Il m'arriva de sentir des élans terribles vers la passion néant… Ce n'était pas cela que j'attendais, je passai au large… Il y eut des jours où mon coeur trop plein voulut déborder… On ne me donna pas ce qu'on m'avait promis, j'écartai le mirage… J'avais un talisman contre le mensonge et le dégoût, un portrait de jeune fille par Greuze que je garde suspendu au mur de ma chambre… Et sans avoir eu la folie d'aimer une image inerte et vaine, je m'abandonnai souvent à l'illusion que mon idéal palpitait dans la chevelure fauve et le visage ardent… Il rayonnait d'elle tant de flamme pure, d'âme fine et d'espoirs nobles, que j'espérai souvent la voir quitter le cadre glacial et s'en aller m'attendre sur la route… Oui, Marguerite, elle vit, l'image de Greuze, et je l'ai rencontrée… Toute mon âme l'a reconnue, le jour où, merveilleuse dans un vêtement de lys, elle vint prendre place tout près de mon coeur… Dès lors, j'ai vécu autrement, d'une vie plus large, plus complète, où frémissaient des émotions nouvelles… Ce ne fut pas la même façon de vivre, lorsque je reposais mes yeux dans le calme des vôtres… Qui, j'ai vécu autrement, d'une vie plus harmonieuse, depuis que j'ai entendu votre voix qui module et berce… Oh! la nouvelle et grisante façon de vivre, à recevoir la révélation de votre âme délicate et charmante!… Votre image est dans l'essence de ma vie!… Oh! l'ivresse de vivre, depuis que je vous aime!… Mon coeur ne combat plus, se livre à vos yeux qui l'appellent… Marguerite, je vous aime, regardez bien au fond de moi-même, n'est-il pas vrai que je vous aime religieusement, pour toujours? Ne sentez-vous pas que la totalité de mes rêves est à vous, que vous ne pourrez, jamais me redonner ce que vous emportez de mon être?…
—J'ai le coeur plein à se rompre!… Depuis que je le sais, votre amour est la vie même!… Il faut que je refuse, vous n'avez pas le droit de me faire une telle promesse!… La violence de l'adieu décuple la force de notre amour!… Plus tard, vous regretterez d'être allé si loin, vous saurez que vous ne donniez pas réellement tout ce que vous offrez!…
—Vous ne le voulez donc pas, le rêve entier de ma jeunesse? lui reproche-t-il, amèrement. Je vous l'offre pour la vie!… Je n'aimerai une autre femme que si elle vous ressemble, et ce sera vous toujours que j'adorerai!…
—Il faut que vous en aimiez une autre!… C'est un devoir de famille et de race!… Votre peine s'émoussera, s'atténuera de mirage et d'irréel… Alors, une autre cueillera les tendresses de votre âme…
—Vous ne m'aimez donc pas!… Ce serait vous oublier, cela!… Si vous m'aimiez, vous ne me demanderiez pas d'en aimer une qui ne serait pas une autre vous-même!…
—Vous le savez bien, que je vous adore, Jules!… Vous avez rêvé, disiez-vous… Que sont les rêveries d'un homme auprès de celles qui éclosent dans le coeur d'une jeune fille?… On dirait que nous ne sommes nées que pour espérer le bonheur!… Nous devenons femmes en l'espérant… Celles qui n'espèrent plus espèrent encore… Celles qui connurent l'extase un jour, la revivent à jamais!… Je serai de celles-là, je vous le jure!… Je vous fis la confidence d'un rêve fait de soleil et de printemps… Il commençait à perdre ses feuilles, lorsque soudain il rencontra la source… Si tant de femmes n'ont que des amours qui filent à tire-d'aile, c'est qu'elles aiment pour des motifs qui n'atteignent pas les profondeurs d'elles-mêmes!… Vous m'avez prise toute entière, vous avez répondu à tout le vibrant appel de mon être!… Votre fierté m'ennoblit, votre force me captive, votre éloquence m'exalte, votre bonté m'enchaîne!… Vous êtes mon idéal en toute sa plénitude!… Auprès de vous, je me sens infime et grande, faible et toute-puissante, moindre et supérieure!… On n'aime qu'une fois de la sorte, et il vaut mieux en souffrir que de ne pas avoir aimé!…
—Est-il bien vrai que tout soit irrémédiablement fini? dit Jules, avec un cri de révolte ardente. Je ne veux plus, moi!… J'ai besoin de vous pour vivre… N'y a-t-il rien pour nous sauver?… Je ne veux pas vous prêcher, mais rappelez-vous ce doute qui ébranla votre conscience!… Avez-vous bien entendu la voix de Celui qui vous parlait de Lui?… Vous L'avez chassé: n'en est-il rien demeuré?… Descendez bien au fond de votre âme, sondez-en les arcanes les plus sourds!… Le sang de vos veines, quand il circula dans celles de vos ancêtres, aima le Christ!… Je vous en supplie, Marguerite, interrogez bien votre âme, peut-être allez-vous y entendre les voix qui prièrent jadis!…
—Je vous pardonne cet égoïsme… Ce n'est pas le meilleur de Jules Hébert qui parle… Ce doute, je lui ai déjà prêté une oreille trop complaisante… Étais-je bien sincère? Étais-je bien loyale à mon père, quand je me suis précipitée follement dans l'atmosphère de votre foi brûlante?… Votre Dieu est un habile magnétiseur, il aurait pu me dompter!…
—Les magnétiseurs paralysent la volonté, Dieu frappe au coeur!…
Loyale à votre père, vous ne le fûtes pas à Lui peut-être!
—Non, je ne Le connais pas, je ne L'ai pas senti, Celui dont vous me parlez! s'écrie-t-elle, éprouvant le doute avec une acuité plus vive et troublante. La religion de mon père est l'unique vraie!… Dès que mon intelligence eut assez d'énergie pour comprendre, il me révéla le grand mystère de la nature éternellement créatrice!… Il transfusa son âme dans la mienne, et je ne suis qu'une autre lui-même!… Appelez-moi sectaire ou fille sans Dieu, je n'y puis rien faire, on m'a façonnée telle!… Peu importe que les aïeux prièrent, on n'a jamais prié autour de mon berceau!… On vous a saturé de prières dès l'aube de votre âme, y fûtes-vous pour quelque chose?… On m'a esquissé Dieu comme un personnage fabuleux, fantastique, une lubie engendrée par la terreur dans l'ignorance, un mannequin sans vie!… Non, décidément, je suis l'enfant de la Matière qui épancha les mondes et fit jaillir d'elle-même les cellules vivantes de l'homme!… Pardon de vous faire souffrir, je souffre encore plus que vous, je vous l'affirme… Allons, c'est fini, oublions tout cela, revenons à tout-à-l'heure, où nos âmes s'aimèrent sans torture…