—Non, c'est bien fini, Marguerite, nous ne retrouverons jamais l'ivresse de tout-à-l'heure… Nous ue l'avons connue que pour mieux savoir ce que nous perdons… Et pourtant, le vaste silence est si éloquent, de Celui que vous refusez d'entendre!… La puissance du paysage ne vous soulève-t-elle pas jusqu'à Lui?… L'horizon mystérieux ne vous conduit-il pas jusqu'à Lui?… La lumière si douce épandue sur le fleuve ne vous fait-elle pas pressentir une Bonté insondable?… L'amour dont nos coeurs vont saigner toujours ne vous fait-il pas espérer l'Amour sans larmes et sans fin?… Quelque chose en vous ne se rebelle donc pas contre le déchirement, irrévocable, sans la promesse d'une rendez-vous d'Amour suprême, au-delà de ce monde où tant d'âmes qui s'aiment doivent souffrir pour demeurer digues l'une de l'autre?…
—Pourquoi vous insurger? dit-elle, se hâtant d'éluder la question angoissante. Demain, vous serez accaparé par la besogne virile, enthousiasmé par votre beau rêve de patriote… L'âme canadienne vous sourit, attend de vous des choses magnifiques!… Le labeur engourdira votre peine!… En avant, pour la patrie!… Il faut, moi que je retourne à mon père… Il a tant de chagrin, depuis qu'il sait mon amour… Peu s'en est fallu qu'il ne m'accuse de trahison… Il faut que je lui fasse oublier… Je suis la joie lumineuse de sa vie, la femme en qui s'incarnent tout son rêve de foi humanitaire et tout son orgueil de libre-penseur!… Si Dieu me prenait à lui, je lui verserais du poison dans l'âme… Oui, je dois aller à lui, je l'entourerai comme toujours de calme et d'adoration… Il a besoin de ma croyance en lui… Allez servir la patrie canadienne, j'irai servir mon père, et nous souffrirons moins, nous aimant mieux de nous aimer sans espoir.
—Que c'est dur!… Nous aurions été si heureux!…
—Oh! que je vous aime, au moment, même où je dois vous sacrifier à mon père!… Mon amour en est plus grand, plus éternel!… Mais il me semble que mon coeur va éclater!… Voyez-vous il est temps que cela finisse, je n'en peux plus de lutte, je crains de faiblir, et, je dois être vaillante!…
—Pauvre amie! s'écrie le jeune homme, avec une tendresse où vibre le meilleur de lui-même. Je comprends… Il n'y a plus qu'à nous dire adieu…
—Ce sera notre dernier mot d'amour… Adieu, Jules!…
—Adieu, Marguerite, je vous aime pour la vie et pour l'éternité!…
—Je vous aime pour ma vie et pour votre éternité, Jules, murmure-t-elle, chancelante, et pendant qu'il accumule toute sa tendresse dans le baiser qu'il pose sur la main si belle de Marguerite, le coeur de la jeune fille se brise en un sanglot soudain gonflé de toutes les larmes qu'elle avait domptées.
—Ne pleurez pas, Marguerite, supplia-t-il, je ne puis vous voir souffrir davantage, j'en ai le coeur si triste… Vous étiez courageuse, il y a un instant… Laissez-moi vous regarder, nous oublierons tout dans un regard si bon qu'il nous guérira!… Je voudrais vous apaiser par ma tendresse!… Oui, revenons à, tout-à-l'heure, causons de nos âmes sans désespoir, sans vos larmes qui font mal… Je vous défends de pleurer: au nom de notre amour, ayez pitié de mon coeur oppressé qu'elles étouffent…
—Vous le disiez vous-même, il est impossible de revenir à tout-à-l'heure, dit-elle.