—Tu le sais aussi bien que moi! L'intime de lui-même a jailli, te dis-je!… Si le procédé n'était pas loyal, il l'est devenu par le désir de t'être bon. Lucien renie tout. Pâmé devant lui-même, il n'a pas d'autres fiertés. Il n'a pas celle de la religion, qui est un lien d'étiquette mondaine à ses yeux; il n'a pas celle du travail, parce qu'il est un flâneur; il n'a pas celle du devoir, qui n'est pas moderne, qui n'est pas chic… Il n'a pas celle de l'amour…
—Voici un joli compliment, tu peux t'en vanter!
—Il n'a pas celle de l'amour, parce que c'est toujours lui seul qu'il aime…
—Puisqu'il s'aime autant lui-même, il a du moins cette fierté!
—Ce n'est pas la pure et vraie fierté, celle que rassasient les instincts moindres!…
—Parle donc franchement, tu veux dire les instincts vils?
—Non, Yvonne, je dis que sa fierté s'arrête là où le grand amour commence…
—Ah! ah! le grand amour, la fumisterie des poètes! Charlatanisme des romans pour ingénues! A d'autres, s'il vous plaît!
—Eh! bien, oui, Yvonne, le grand amour, l'amour qui ne mesure pas le dévouement, l'énergie féconde, la bonté suprême. Mon père, tu ne dis pas mot, mais tes yeux me prouvent que tu devines, que tu vas comprendre! Ma petite soeur, ton coeur est sur le point de s'ouvrir, je le sens frémir au plus vibrant de ta voix! La race canadienne-française périra d'égoisme, si elle meurt… Je sens que mon ambition de science elle-même est trop façonnée d'orgueil impur, ne vous offensez pas tous les deux! Je vous accuse avec indulgence, avec peine, avec la plus vive tendresse Yvonne, tu es une égoïste; tu l'es délicieusement, mais tu es égoïste! Tu parlais d'ardeurs puériles? Leur objet fut enfantin souvent, j'y consens, mais ce qui ne l'était pas, ce qui promettait des miracles, c'était l'âme de ces enthousiasmes, l'instinct brûlant de la beauté supérieure et des nobles dévouements! Je l'appellerai l'eau souterraine du sublime: peu à peu, le flot en serait devenu plus abondant, plus large. Aujourd'hui, par elle, tu serais entraînée vers quelque chose, de vaste, un magnifique rêve d'épouse. Nous, les hommes, pouvons à peine monter sans vos ailes… La terre nous rive à elle, quand votre sourire n'en écarte pas les chaînes!… Les hommes ont besoin du grand amour pour être forts… Yvonne, tu possèdes les dons capables de l'éveiller!…
—Tu ordonnes que j'attende l'homme, ou plus exactement, les ivresses de coiffer Sainte-Catherine…