Le bruit des sabots et des voitures sur la pierre est un roulement qui chante. La Côte de la Montagne dévale et se tord: une ombre fraîche la baigne de chaleur apaisée. Comme alanguis de bonheur, les saules du jardin commencent à ranimer leurs têtes gracieuses, et tous ensemble, vieillis et fiers, ils paraissent causer de souvenirs étranges. L'entretien de Lucile et de Jean est calme et les enchante.

—Si je devine bien, le travail à la maison Seifert vous est agréable? s'informe à l'instant même le jeune homme.

—Tout le monde y est bon pour moi. Les gens bons font aimer la besogne qu'on fait pour eux. J'y travaille depuis deux ans, je m'attache vite, à peu de chose, je me suis attachée à la besogne qu'on m'a donnée… Le magasin est pour moi une sorte d'ami. Je ne sais comment vous expliquer cela: il me semble, au milieu des bijoux, des objets d'art, que je suis entourée d'amis…

Jean s'émerveille d'un langage aussi pittoresque aussi délicat. N'a-t-il pas jugé d'un arrêt trop sommaire, trop superficiellement, cette jeune fille, alors que la hantise du père malade l'obsédait, l'empêchait d'être elle-même, expansive et naturelle? Ce front cache peut'être une énigme captivante, il désire connaître davantage son esprit, son âme vraiment originale.

—Je ne m'étonne plus que vous y soyiez heureuse, dit-il, avec un sourire.

—Il est facile d'être heureuse.

—Avec votre coeur, oui, c'est, plutôt facile…

—Ce n'est pas bien clair, ce que vous dites là!

—N'est-il pas courageux, votre coeur? La vaillance rend le bonheur moins difficile.

—Qu'est-ce que vous en savez, de mon coeur? Allons! parlez-moi de mon coeur… il est… il est?