—C'est vrai, il y en a deux…

—L'une où je suis un vilain trompeur, et l'autre où… où je…

—Où vous croyez ne pas l'être? insinue-t-elle avec une ombre de malice au bord des yeux.

—Pardon, où je ne le suis pas le moins du monde, et je l'affirme! répond-il, quelque peu décontenancé.

L'apostrophe piquante l'intrigue, le déroute. Assuré que Lucile, trop droite, trop noble d'instinct, ne fait pas d'avances grotesques et déplaisantes, mais ne se livre qu'à une humeur bien féminine, à celle d'agacer un peu l'homme qui admire et flatte, il ressent que la taquinerie lui porte un coup juste. Bien qu'une arrière-pensée perfide ne la lui ait pas dictée, n'a-t-elle pas intuitivement raison, sans beaucoup le percevoir? Ne voile-t-il pas un mensonge d'une sincérité qui le dupe lui-même? Sans doute, il n'avoue que ce qu'il éprouve, mais l'intention de prononcer, au terme de la route, un impitoyable adieu s'empare de la volonté, lui commande.

C'est alors qu'il se rappelle, un effroi le traversant, la décision ferme de ne plus se rendre auprès de Lucile. A coup sûr, il ne refoule pas assez la sympathie qu'elle fait sourdre en lui: déloyal, il insiste pour qu'elle ne se méfie pas de lui, pour qu'elle espère. Quelque chose d'intime, en effet, l'accuse d'avoir semé l'espérance au coeur de la jeune fille. Comment pourra-t-il, de manière à ce qu'il n'y reste pas de blessure, l'en retirer? Ne vaut-il pas mieux s'éloigner d'elle à l'instant même. Il peut, sans faillir à la courtoisie, ne pas l'escorter plus loin qu'au guichet de la Traverse. Ils ont précisément abandonné la ruelle Sault-au-Matelot, pour engager leurs pas sur la rue Dalhousie. Tous deux ne discernent qu'à travers des formes incertaines et de l'indécise lumière, les particularités du lieu où ils cheminent. Lucile timide hésite à croire. Jean se hâte de ne plus être indécis: comment la prévenir de ne plus l'attendre jamais? Rien d'assez rusé, d'assez délicat, d'assez probe ne contente son esprit. S'il va la reconduire jusqu'à Lévis, il trouvera le langage habile et doux qui la fera comprendre et le sauvera de la cruauté. D'une voix un peu rigide, sous prétexte qu'il veut désormais simuler l'indifférence, il insinue:

—Vous ai-je fait de la peine, mademoiselle?

An fond d'elle-même, une voix secrète dénonce à Lucile combien l'âme du jeune homme tout-à-coup change et durcit. Une pâleur lui tire le visage: elle est alarmée, se torture… Sans le vouloir, fut-elle insolente ou ridicule? Quelques secondes viennent de s'enfuir. Jean, d'un regard furtif, entrevoit, le malaise dont elle est douloureuse; il s'effraye de la deviner une telle sensitive…

—Eh bien, oui, j'aurais pu vous faire de la peine, redit-il. Les malentendus ne sont pas rares… Vous aviez l'impression que je me moquais de vous. Je crus vous respecter…

—Et moi, je n'ai pas cru vous offenser!… Si j'avais eu peur de vous blesser, je n'aurais rien dit. Vous n'aviez pas compris que je badinais?… Vous me faisiez des louanges, c'était une manière de les accepter. Je ne sais pas comment je me serais tirée d'affaire autrement. J'ai eu foi en votre sincérité, mais n'aurais-je pas été sotte de ne rien répondre?…