Le regard dont Jean Fontaine accompagne cette phrase banale et que Lucile accueille avec ivresse, témoigne bien dea choses que les mots n'avouent pas… La jeune fille en a l'âme toute radieuse et lourde. Il lui semble, en effet, qu'elle va crouler sous la joie profonde. Elle ne peut que se taire, espérer que rien n'éteindra cette riche lumière en elle, que le jeune homme parlera sans la détruire d'un souffle glacé. Pour ne pas la perdre, elle dissipe tous les assauts contre elle; tous les raisonnements. Il est vrai que son compagnon n'est si bienveillant, si attable que parce qu'il y est forcé par l'habitude de la politesse: a-t-il pu se nouer entre eux d'autres sentiments qu'un lien de protection de lui à elle? Il est presque devenu son ami, à force de s'être dévoué: tandis qu'il est pour elle un être suprêmement généreux, d'une intelligence admirable. Elle n'avait jamais ressenti la gratitude avec une bonté si aiguë au fond de l'âme et telle qu'elle ne devrait jamais finir…
Et Jean, plus la minute de la séparation est imminente, sent faiblir l'énergie de la vouloir. Dès qu'il songe à ne pas avoir de pitié, une tristesse lourde l'oppresse et le coeur saute avec beaucoup de tumulte. L'effroi d'induire Lucile à l'amour s'apaise. Le jeune homme cède à l'émotion douce, entraînante… Elle occupe tout son être, elle en a banni le reste: il reviendra la chercher, la subir, la vivre profondément…
IX
LE SANGLOT DE THÉRÈSE
—Me permets-tu d'aller jouer avec les petites filles sur la grève? demande Thérèse Bertrand à la grande soeur.
—Mais…
—Il n'y a pas de «mais», il y en a une, tiens la plus petite des trois, qui m'a fait un sourire et puis une signe… Regarde comme elle a l'air fin, il me semble que nous nous accorderions bien… Vous ne vous occupez pas de moi, tous les deux…
Jean Fontaine, à la courbe des joues, aux lignes amples du front, s'éclaira d'une rougeur incommodante. L'indiscrétion de l'enfant narguait à l'improviste, un trouble avec brusquerie l'envahissait, le frappait de mutisme, tandis que Lucile, d'un ton fébrile, déconseillait Thérèse d'être opiniâtre:
—Tu ne les connais pas!
—Ça ne fait rien! Il n'y a pas besoin de cérémonies entre petites filles. Ce n'est pas la première fois que je me présente… Je suis toujours bien reçue…