Assez maîtresse d'elle-même pour ne pas discontinuer son badinage, une déception quelque peu âpre lui avait du moins fait mal, lorsque Jean, soudain frivole, avait presque raillé: «C'est le dernière fois!» Un tumulte d'angoisses vagues l'assaillit: «Eh quoi! songea-t-elle, je l'avais cru sérieux. Il m'a parlé d'une voix si sympathique, si franche. Il ne peut m'avoir trompée. Il ne me promettait rien, c'est vrai. S'il m'admire sincèrement, pourquoi devient-il si indifférent? Je ne sais plus quoi penser, moi! S'il ne m'a donné aucune autre espérance, j'ai le droit d'espérer qu'il ne ment pas, que son admiration est réelle!» Toutes ces réflexions ne la détournèrent pas de sa présence d'esprit. Elle désirait tant ne plus être mordue par le doute, mais il fallait que Jean lui-même le calmât. Sans avoir jusqu'ici prêté l'oreille à la présomption, sans avoir consenti au rêve d'être courtisée par le jeune homme, sans même s'être flattée qu'à la revoir il finirait par la chérir, elle n'avait pu, si fine et intuitive, ne pas pressentir combien le jeune homme avait pour elle de l'estime et un respect ému. Est-il étonnant qu'elle chasse l'anxiété, dès qu'elle s'insinue en elle? Il ne peut, traîner contre elle un dessein ignominieux, petit à petit l'induire à l'opprobre. Elle s'insurge contre le soupçon, croit du meilleur de son âme à la noblesse, à la chevalerie de Jean Fontaine. Aux aguets, confiante, elle attend son retour aux paroles graves, à l'admiration dont, elle est si fière. C'est un orgueil radieux qu'aucune vanité n'assombrit: avec quel ravissement ne l'a-t-elle pus vu s'inquiéter de l'avoir offensée, avec insistance, avec le besoin d'être positif, elle en est sûre! Oh, comme elle a le désir de lui témoigner une reconnaissance vive de ne pas la mépriser, de lui faire l'honneur de sa courtoisie, devant tous, et de lui tenir des propos d'ami véritable!…
Et l'intelligence agile et riche de la jeune fille étonne Jean. D'où lui viennent, ces délicatesses d'âme, une telle alacrité de jugement, d'aussi jolies trouvailles de l'esprit? N'est-il pas admirable qu'elle soit toujours convenable, réservée sans pruderie, exubérante sans vulgarité, noble sans niaiserie! Peut-on être plus délicieuse, avec plus de grâce et de goût? Jean n'a-t-il pas la sensibilité la plus vivante, et n'est-elle pas déchirée par les vulgarités de caractère et les mesquineries de pensée? Quelques maladresses, quelques trivialités, quelques sentiments désagréables devraient échapper à Lucile au fil de la causerie familière. L'énigme de cette retenue, de cette finesse morale attire Jean qui veut la saisir. Il résout de la faire causer d'elle-même, de son existence, de ses rêves, de son âme profonde…
Après la minute de silence où leurs âmes essayèrent tant de s'expliquer l'une l'autre, il reprit avec une humilité qui rassura Lucile davantage:
—Votre surprise.. je crois plutôt… que c'était de la peine… oh! légère… un désappointement qui brise un peu… Ne dites rien, nous nous sommes compris! C'est ma faute: je fus superficiel après avoir déclaré ma vraie pensée!
—Mais non, c'est ma faute, parce que j'ai douté.
—Nous ne recommencerons pas à nous quereller, dit-il. Nous sommes très loin de ce que je désirais savoir tout à l'heure. Quand vous avez dit: «C'est beau, c'est bon d'être si jeune», n'avez-vous pas laissé paraître un regret quelconque? Votre père est guéri: vous êtes adorée par toute votre famille… J'ai cru voir dans vos paroles une ombre; de tristesse… Je ne veux pas être indiscret: ne me répondez que si vous le jugez bon vous-même.
—Cela m'embarrasse beaucoup…
—Oubliez que je vous ai demandé cela!
—C'est comme… des nuages en moi… c'est, impossible d'avoir les mots. Tenez, j'aurais besoin de vous pour me deviner, pour m'exprimer.
—Vous êtes heureuse et vous ne l'êtes pas?