—Comment me procurez-vous une telle confiance en moi? J'espérais que vous m'expliqueriez vous-même, et j'ai tout dit sans hésiter, sans doute… Je crois que c'est à peu près cela, oui, monsieur Fontaine, à peu près cela, de la tristesse et de la joie, un peu de joie à la surface et beaucoup de tristesse au fond…

—Et ceux qui rient toujours, n'est-ce pas le contraire?

—La tête rit, le coeur pèse toujours… ils finissent par le savoir.

—Un jour, ils savent qu'en réalité leur coeur était lourd! redit Jean, comme un écho vibrant aux profondeurs de son être…

Il est plus ému que jamais il ne le fut auprès de Lucile. L'attrait qui d'elle émane et le pénètre, s'illumine et devient comme une chose vivante en lui. C'est de son propre coeur, étrange et bouleversé, défaillant et doux, qu'il a malgré lui chanté le lourd bonheur. Toutes les hésitations fondent, tous les leurres par lesquels il refusait l'amour s'envolent. Il est empoigné, asservi, enivré… Parce que Lucile, enfin, n'est plus une apparition voilée d'une buée sentimentale, un être uniquement réel en la mémoire qui refait l'original et l'idéalise, un rêve splendide créé avec un peu de beauté qu'on grandit soi-même, parce que Lucile elle-même lui est chère! Par quel aveuglement systématique et injuste se laissa-t-il obscurcir les yeux? Il était facile de voir ce qu'elle était, la loyauté du coeur, la haute et sereine envolée de l'âme, la clarté de l'intelligence, la noblesse innée d'elle-même entière. Auprès d'elle, il avait cédé à l'orgueilleux instinct de l'homme du monde qui, malgré sa bonhomie et sa déférence envers quelqu'un des classes inélégantes, croit toujours décerner une faveur. Tout ce qu'il pouvait fournir de condescendance et de respect, la jeune fille de l'ouvrier le reçut; bien que sa beauté opérât vivement sur l'imagination du protecteur, il n'en avait pas moins conscience d'être plus élevé, plus raffiné, plus distingué qu'elle. Et c'est un peu comme, du haut d'une falaise, on contemple une fleur jolie et fragile perdue là-bas au milieu des rochers, qu'il la regardait. Il était charmant de la voir si pure et fière, elle ne valait pas qu'on se donnât le trouble de l'aller cueillir. Après avoir tergiversé quelques minutes, il se flatta de n'avoir agi qu'activé par l'abnégation la plus belle, il se rendit le témoignage que pour une autre famille ouvrière, en des circonstances identiques, sans une adorable Lucile pour venir l'appeler au dévouement, il se fût prodigué avec les mêmes efforts et la même constance. N'éprouvait-il pas un intense plaisir à consoler, à secourir, à sauver? A connaître l'âpre jouissance du sacrifice, ne s'exaltait-il pas? Un soir que les frères de Lucile, au retour de l'ouvrage, se joignirent pour lui manifester leur gratitude et leur affection; des larmes ne débordèrent-elles pas jusqu'à ses yeux du coeur tout-à-coup submergé par une félicité inconnue? Il s'est rappelé bien des fois combien celles-ci furent bonnes en dépit de leur violence: pour se mentir chaque fois, d'ailleurs, pour se convaincre davantage que la seule joie de la pitié surabondante grandissait au fond de lui-même. Il ne se lassait pas de voir Lucile exquise et sérieuse, discrète et retenue, mais si l'émotion du coeur l'embrasait comme brûlée au vif et devenait inexprimable, c'était la pitié encore, avivée par un long sourire…

Jean ne s'habituait pas au sourire de la jeune fille. Plus il en recevait la tendre lumière, moins il le connaissait…

N'est-ce pas de lui, pourtant, qu'il gardait le souvenir le plus émouvant? Plus il y rêvait, plus celui-là le fuyait et l'attirait: il avait, l'hallucination étrange de rôder au seuil du mystère… Il ne s'ingéniait pas à comprendre le sourire énigmatique, il en admirait la rêverie inconsciente et vague. Il n'est pas indispensable d'avoir une initiation artistique excessive, pour ne pas s'en tenir à une impression terne devant le beau: Jean avait le goût assez mûri pour que tout l'épanouissement des traits de Lucile en un rire méditatif l'émerveillât.

Lorsqu'elle sourit ainsi, de son âme ardente visible, elle captive, elle impose comme de la vénération émue. Un reflet vermeil s'épand sur le visage qu'il échauffe. Les lèvres se prolongent en courbes plus molles et vibrantes. Les joues dilatées grouillent de tressaillements. Les yeux, surtout, creusés, insondables, irradiés, se remplissent d'âme douce jusqu'à leurs profondeurs, il semble…

Longtemps donc, le jeune homme ne perçut d'un tel sourire que l'étincelle et la beauté physique, ne songeant guère à en pénétrer la cause, les sources génératrices: il se complaisait si volontiers à ce culte du charme visible qu'il négligeait de réfléchir, même un peu, sur les qualités morales et la noblesse d'une vie si modeste. Tout l'être intime, dérobé, supérieur, de la jeune fille ne l'intéressait que médiocrement, échappait en définitive à la vision de son intelligence, à l'éloge de son admiration.

Pourvu qu'il oubliât les parents, le milieu social, le travail de Lucile, elle était ravissante et harmonieuse. Dès qu'il revoyait l'entourage où elle avait grandi, elle ne cessait pas d'être belle, mais autrement, inférieure et indigne. Elle avait beau n'être jamais vulgaire ou sottement exubérante ou niaisement banale, il ne l'en estimait presque pas. Les manières de la jeune fille sans mignardise étaient gracieuses: il le constatait avec indifférence. Elle parlait une langue qui, sans imprévu ou richesse, était bonne et souple: à peine l'en louangeait-il. Elle causait de ses actes et des choses avec une distinction constante: il n'y discernait rien d'extraordinaire. Autant de finesse morale et de coeur ardent ne parvenaient pas à le séduire, elle n'était que la jeune fille de François Bertrand, une enfant douce et humble qu'il protégeait, à laquelle il faudrait bientôt faire un adieu sans remords et le moindre souci…