Jean ne put douter qu'elle n'était glacée d'aucune naïveté, d'aucune ignorance, d'aucune vulgarité chez eux. Au contact des personnes élégantes foisonnant à la maison Seifert, elle eût pu être gâtée par l'envie, écouter le regret d'appartenir à une classe méconnue d'elles. Bien loin de regagner le logis de son père avec des rancoeurs et d'y rentrer, le dépit noir au fond de l'âme, elle s'y précipitait radieuse de plaisir et de sincérité.

Jean, dont l'intelligence est vive à déduire, assemblait les confidences, les émotions, les orgueils de Lucile, en dégagea une personnalité ferme, douce et originale. Le discernement calme, l'imagination discrète, les sentiments dignes, le langage inattaquable cessèrent de l'étonner. La clientèle du magasin l'avait pliée à la surveillance des mots qu'elle choisissait, des phrases qui tombaient de ses lèvres. On la devinait agréable et ravissante, on l'aiguillonnait à causer. La bienveillance ouvrait, son coeur, et l'exubérance comme un parfum s'en exhalait. Peu à peu, s'enhardissant, se familiarisant, mais toujours naturelle et réservée, elle devint coutumière d'expressions gracieuses, de ripostes alertes, d'idées, pittoresques et d'une tournure générale d'esprit charmante. A l'école, dont elle avait raffolé depuis l'âge de six ans jusqu'à s'a douzième année, époque où il fallut bien gémir de la déserter, elle s'était prodigieusement appliquée, inlassable à l'étude, prompte à saisir, d'une mémoire tenace, d'une curiosité intellectuelle débordante. Elle n'avait, en somme, que peu assouvi une faim intense de lecture, mais les impressions retenues des livres s'étaient gravées en elle comme un fer rougi dans la chair, en profondeurs indélébiles. Avant tout, elle croyait d'une ardeur saine et optimiste à la vie, à ce qu'elle devait être selon, elle, un ensemble de devoirs précis, indiscutables, même lorsqu'ils forçaient au sacrifice ou à la souffrance. Pouvait-elle, d'ailleurs, se figurer une obligation moins tyrannique? Sa vision de l'effort, de l'honneur et de la bonté ne les dessinait-elle pas comme autant de choses normales, souvent mises en pratiques? Tout cela jaillissait limpide aux yeux de Jean, et pourtant, le fait que rien de choquant, si peu que ce fût, ne rendît ces qualités morales désagréables, l'enchantait d'admiration. Qu'il n'y eût pas de raideur en cette vertu, de mignardise en cette gentillesse, de manie en ce dévouement, de bêtise en cette humilité, de naïveté en cette franchise, d'étalage en cette finesse, n'était-ce pas… attirant? Imprégnée du fluide religieux, aimant son Dieu d'un élan vrai, pratiquante émue, elle s'était tenue hors de l'excès, de la toquade et de la rigidité. Sa foi était plénière, docile, mais sans fièvres ou hébétement. Comme tout ce qu'elle faisait, sa prière était de la vie chaleureuse unie à de la sérénité…

Paix et ardeur, douceur et fermeté, bravoure et modestie, quel délicieux équilibre d'âme, quel rayonnement d'intime beauté! Lucile n'était si admirable que parce que l'amour l'avait façonnée, entourée, veillée, défendue, inspirée, guidée, ennoblie. En l'esprit convaincu de son ami, elle ne rappelait d'aucune façon l'héroïne de roman, elle valait beaucoup mieux, elle était elle-même neuve et personnelle, connue et précise, une oeuvre de la tendresse divine et humaine. Les âmes ouvertes à Dieu se gonflent d'un attendrissement qui les élève et les affine. Aussi méditative qu'impulsive, jamais servile, la piété de la jeune fille déposait en elle une joie sublime et rêveuse dont quelque chose lui demeurait toujours. Bien qu'il fût si différent, n'était-il pas un peu la même chose, le culte pour ses parente, mélange d'allégresse et de bonté pensive? N'était-elle pas un peu la même chose, l'affection pour ses frères, grave et chaude? Elle les chérissait tous, leur avait répandu son coeur en effusions et en services infimes ou grands. Eux-mêmes, de leurs yeux miroitant de reconnaissance ou d'amour, ne l'avaient-ils pas récompensée, remuée, enrichie? Et Thérèse à ses flancs ne s'accrochait-elle pas éperdument? Quelle expansion de l'être bon de Cile vers la petite soeur croissante, quelles ivresses à l'instruire, à la dorloter, à la faire vibrer de sagesse et d'affections! Au milieu de la famille une et recherchant en cette union même le bonheur indispensable d'être compris, d'être aimé, comblée ainsi de tendresse et n'en ayant jamais assez pour diffuser elle-même en retour, heureuse par le sacrifice et la gratitude, Lucile à la maison comme devant Dieu ne s'affinait-elle pas d'une joie rêveuse et sublime?…

Non pas que Jean s'aveuglât aux limitations de culture, à l'ignorance relative, au goût inachevé, à l'inexpérience mondaine de son amie, à quelques préjugés inséparables du milieu où elle était racinée. Il ne se la représentait pas comme une pierre précieuse romanesque dont rien n'atténuait la pure couleur.

Malgré le remords d'en tenir compte, il observait en elle plusieurs lacunes, la plupart mal définies, l'absence de ces riens considérables, de ces futilités nécessaires, de ces nuances vagues qui sont des qualités, de ces détails frivoles qui sont des charmes. Il manquait, à Lucile du poli, une distinction apprise que les belles relations donnent, une subtilité de l'esprit entraînante, un certain art d'être féminine et d'enjôler avec un sourire irrésistible d'indifférence. Et Jean, à qui ces attraits exquis ne semblaient pas moins exigibles que les profonds, ne s'offusqua pas toutefois. Il rougit plutôt de lui-même, de ces caprices de nature superficielle. Il se ressouvint des reproches à Yvonne, des exhortations à la vie sérieuse, sincère, altière, puissante. Pourquoi alors, ce souci unique de la vanité, du brio, de la parure? Etait-ce là de la franchise en face de la pensée et de l'idéal? N'avait-il pas adjuré la soeur volage de reléguer les ambitions stériles à l'arrière-plan de sa volonté, de ne pas vivre pour elles, s'il fallait ne pas vivre sans elles? Il s'est insurgé contre un amour appuyé sur elles et tendu vers elles. Et pour édifier un obstacle entre l'ouvrière et lui, n'est-ce pas de motifs illusoires et subalternes qu'il use? De telles réflexions le fouettèrent au sang: il était confondu, atterré, déçu inexprimablement de lui-même. Des moments de doute, de désenchantement, de veulerie, d'égoisme le sillonnèrent, comme des pointes de feu atroce. Mais trop homme d'énergie pour se laisser avilir par l'inertie et le pessimisme, il eut avant longtemps un sursaut de courage et d'orgueil, il remonta du puits morbide vers la lumière immense… Il fut ensoleillé par un devoir éclatant. Lucile avait en lui suscité une passion dont le plus noble et le plus haut de lui-même palpitait, un grand besoin d'indulgence et de paix, de vérité et d'abnégation. De quelle façon logique son amour ne faisait qu'un seul et même idéal avec l'action patriotique aperçue et voulue, et qu'il suppliait Yvonne et son père d'admettre, il l'entrevit. Sachant que tout peu à peu s'éclaircirait, que bientôt le mariage avec une jeune fille du peuple l'éblouirait comme un bonheur obligatoire et sacré, il se livra à la douceur de n'être plus lâche, à l'extase du souvenir…

Aussi n'a-t-il guère, cet après-midi, qu'affermi et savouré la tendresse pure et souveraine pour la compagne assise auprès de lui. Quand il alla vers elle, gravit allègrement la Côte du Passage, il ramassait les indices révélateurs du coeur de Lucile. Il pressentit qu'ignorante, par modestie et sagesse, de ce qui la troublait, elle commençait à l'aimer. Du moins pouvait-il ne pas se blâmer de suffisance: il ne s'était jamais enorgueilli de l'émouvoir. Autre chose fut la résolution de ne pas la fréquenter: n'eut-il pas alors conscience d'un péril ordinaire auquel, sans insulte ou présomption, il désira la soustraire? L'entretien qui maintenant confond leurs âmes, l'assure qu'elle aime, mais qu'elle ne le sait pas encore… De ce qu'elle n'est pas vaniteuse et calculatrice, un contentement si bon inonde Jean qu'il va le faire durer. A la minute où elle percevra combien sérieuse est l'admiration qu'elle exalte, résistera-t-elle à une vision de luxe et d'honneurs, n'en sera-t-elle pas amoindrie? Sans doute, il sera normal qu'elle soit flattée. Contradiction insoluble de la nature humaine! Il veut l'attirer jusqu'à lui, qu'elle soit belle et resplendisse, et il redoute qu'elle voie la destinée qui s'apprête et qu'elle s'en réjouisse, triomphe, s'enlaidisse d'intérêt. Eh! bien, oui, il faut qu'elle demeure intégrale en sa dignité, qu'elle ne soit pas ravie par l'éclat de la situation. Il n'est pas assez tard pour qu'elle apprenne un tel amour: voilà pourquoi il s'évertue à refroidir tous les mots embrasés qui débordent, à pacifier l'émoi qu'ils stimulent, à détourner l'espérance qui chaque fois peut en éclore. Ne vaut-il pas mieux prolonger l'heure indécise et suave jusqu'au jour où, plus amoureuse, entièrement, profondément, il n'y aura plus de place en elle que pour la félicité d'être aimée?…

Ne vient-il pas de parler encore avec trop de chaleur et de rêverie? De nouveau, il détruira la violente impression en elle.

—Que nous sommes graves, mademoiselle! s'exclama-t-il, enjoué.

—Vous en êtes responsable. Monsieur Fontaine, réplique Lucile, vive à feindre l'insouciance. Un bonheur aigu, vague, entrait jusqu'aux profondeurs les plus sensibles d'elle-même: il n'a pas été détruit par la gaieté du jeune homme, mais il est devenu étrange, presque de la souffrance…

—Je suis donc bien coupable? dit Jean, moins léger, sourdement torturé par la justice du reproche.