—Vous m'y forcez, Yvonne!

—C'est vrai, Lucien, il faut que je vous parle. C'est très sérieux, j'ai eu de l'inquiétude, de longues heures songeuses, énervantes. Je croyais m'être préparée à vous ouvrir mon âme, il me semble que je ne le suis plus du tout. Soyez indulgent, j'ignore par quoi il faut débuter, comment tout paraîtra naturel et intéressant. Un impression étrange m'émeut: comme tout cela est ridicule et grave!… Je suis confuse et enthousiaste!…

Une rougeur dense, en effet, lui recouvre les traits. Bien que les prunelles se dilatent d'une appréhension farouche, Lucien y voit tout au fond clignoter une flamme ardente…

Beaucoup plus qu'elle ne voulut se le confesser à elle-même, l'appel de son frère la sollicitant à de la réflexion, à de l'ambition large et souveraine, à du dévouement, à de la bonté sans mesure, l'avait frappée au coeur. Sans doute, elle rétorqua par des railleries et les dédains agressifs, aiguisa souvent des sarcasmes pour que leur blessure pénétrât mieux. Trop orgueilleuse pour en faire sourdre la plus discrète manifestation, du trouble qui la faisait chanceler, elle fut hautaine. Elle eut l'intuition de tout le chagrin qu'elle avivait en son frère et dont il osait à peine gémir. Des révoltes généreuses contre elle-même la stimulèrent à s'humilier devant lui, à reconnaître une légèreté cruelle à force d'être mordante: au lieu de concéder, elle se défendit, elle s'entêta en l'affirmation que sa manière d'agir était convenable, guidée par la sagesse et conforme au siècle pratique. Jean n'était que l'idéaliste morne et importun, le rêveur de fuyantes chimères, lançait un cri d'espérances répercuté dans le vide…

Et pourtant, le doute lui serra l'âme comme avec des tenailles. Elle s'en moqua d'abord, se crut obsédée quelques heures, un jour, par les préjugés anciens d'idéal, de rêve incolore, inabordable. Elle se leurrait: ce ne fut pas le doute superficiel qu'on porte en soi comme une buée que le premier souffle d'oubli efface. Il n'amollit son étreinte que pour la refermer plus vive. Elle ressentait comme le poids d'une tyrannie sourde au plus profond d'elle-même, elle traînait un malaise, une idée fixe oppressante. Alors même que la gaieté la secouait et l'étourdissait, qu'elle était sûre d'avoir enfin calmé cette bizarre inquiétude, une crainte vague persistait en elle. Comme si elle eût été maîtrisée par une volonté plus ferme que la sienne, elle admit enfin qu'en son être quelque chose d'irrésistible et de décisif avait eu lieu. Elle ne pouvait plus être la même qu'avant la méditation suscitée par Jean. Vainement cherchait-elle à se replonger dans l'insouciance absolue, dans le tourbillon des joies multiples et faciles, elle sentait qu'une force intime la suivait partout, l'empêchait de s'adonner totale au plaisir comme autrefois. Contre l'obsession impérieuse, elle se rebella souvent, fut sans cesse vaincue. La perspective d'une vie orientée vers le faste et les triomphes exclusivement mondains continuait à lui sourire, mais avec un prestige moins éclatant. Ainsi que d'un horizon longtemps déformé par un aveuglant mirage on voit tout à coup s'éployer les contours vrais et limpides, elle eut la vision précise de l'avenir esquissé par son frère. Avant même le jour où d'une ardeur si énergique son frère les incita, elle et Gaspard, à une tâche généreuse, elle pressentit combien la femme canadienne-française pouvait accomplir d'admirables choses pour le relèvement de la race… Peu à peu, quoi qu'il s'y mêle un snobisme alarmant parce qu'il est éphémère d'essence, l'élite féminine de chez nous se laisse attirer par la séduction du rôle social. Le bruit des quelques tentatives, des quelques résultats splendides avait parfois atteint Yvonne. Oh! combien distraite en face d'événements lointains, à peine intelligibles, à coup sûr n'important guère! Si plus tard elle devait, pour ne pas déchoir de son renom de femme élégante, s'enrôler au service d'une campagne de bienfaisance ou s'abandonner à un courant d'intellectualisme, elle se résignait d'avance à le faire, avec énergie, avec passion, docile au rêve de Lucien Desloges, selon le modèle qu'il ciselait de l'épouse éblouissante, intuitive, qui excellerait à retirer de chaque mode nouvelle une gloriole particulière, une supériorité d'initiative et d'éclat…

Cela ne signifie pas que l'intelligence d'Yvonne Fontaine s'affaissait. Elle conservait de l'élan, de la souplesse, une vivacité personnelle. En d'autres ternies, elle ne s'enfuyait pas, elle ne s'abêtissait pas; le plus vigoureux d'elle, tout simplement, somnolait. Dans toutes les occasions de penser, d'être originale, que lui offrait son existence de jeune fille adulée, elle éclipsait toutes ses rivales par une aisance à lancer des ripostes inattendues, par une ingéniosité savoureuse et brillante, par un esprit dont nul ne pouvait récuser l'activité incessante et le riche imprévu. Dès qu'Yvonne s'intéressait un peu à une idée quelconque, fût-elle sévère ou futile plus ou moins, elle n'en parlait qu'en lui insufflant un charme et une vie spéciales. Sympathique à la vocation de luxe et de vanité glorieuse à laquelle si adroitement Lucien la provoquait, elle répondit à son attente avec l'ardeur, les ressources, la vibrante intuition de son intelligence. En elle aussi revivaient l'impétuosité de Gaspard, son vorace appétit de réussir. De pareils instincts, vivant à la sourdine, attendaient, l'heure d'éclater: les projets de munificence auxquels son ami l'initiait, dont il avait l'intention de la rendre solidaire, eurent cet effet, les firent tressaillir en elle. Avant longtemps, ils furent développés, forts, obsédants. Au couvent, lorsqu'elle s'épuisait à maintenir son nom à la première place des concours, n'avait-elle pas déjà frémi sous l'aiguillon d'être sans égale? Il est vrai qu'alors, et autant que son frère l'en jugeait délicieuse et noble, elle se complaisait aux enthousiasmes généreux, aux songes de tendresse altière, au désir d'une vie profonde. Elle ne s'évertuait pas moins à copier toutes les fantaisies distinguées, les raffinements, les menues frivolités de ses compagnes issues des familles resplendissant au premier rang de la mêlée mondaine. Jean, la chérissant d'une affection extrême, ensorcelé, ne devina pas cette recherche croissante de la parure et de la joie artificielle. Toujours est-il qu'à la date où on réclama sa jeunesse et sa beauté, les études closes, elle avait l'âme encline à céder aux molles tyrannies de la mode, à l'emprise de la vogue. Oh! l'enivrement de la popularité bruissante autour d'elle! Quel ravissement de dépasser les autres jeunes filles, de se sentir la favorite, la plus jolie, la plus lumineuse, la plus enviée de la saison! D'être ainsi admirée par les jeunes gens, acharnés à lui payer leur redevance de flatteries et de politesses, ne se grisa-t-elle pas d'une jouissance analogue à celle dont Gaspard Fontaine, maîtrisant la richesse, avec fièvre se délectait? D'un orgueil pareil à celui de son père, avec une certitude et une présomption égales, avec la même exubérance, elle tendait vers le succès, elle conquérait la société. Lucien Desloges ne fit qu'accélérer les penchants d'Yvonne, que fortifier son rêve en lui dessinant des contours plus nets, en le faisant plus accessible. L'imagination, la pensée, l'énergie, le vouloir furent emportés vers un mirage d'éblouissantes et précises visions. Et cet idéal avait eu le temps de s'affermir assez pour que Jean, lorsqu'il s'y heurta, eut la sensation d'une résistance dure, impitoyable…

Si Jean incrimina trop exclusivement l'amoureux, s'il ne tint, pas du tout compte des tendances vives auxquelles sa soeur avait donné libre cours, il ne s'exagéra pas l'émotion puissante dont il réussit à la pénétrer. Pendant quelques jours, dès que ses réflexions étaient victorieuses de l'obstination à les ignorer, qu'avec droiture elle creusait l'avenir, elle assimila l'adhésion aux conseils de Jean au rejet de Lucien comme l'époux certain. Les ambitions de celui-ci, violentes, tenaces, elle en devinait le lien avec le caractère du jeune homme. Une pensée la tourmenta beaucoup: ne les aimait-il pas plus qu'elle-même? La femme adorée serait-elle autre chose qu'elles? A le craindre, elle traversa quelques heures d'une sombre désolation. Cela devint si déprimant qu'elle ne voulut pas le tolérer, qu'un effort instinctif releva son courage, anéantit cette peur. Elle se moqua d'anxiétés qui lui parurent absurdes. Un tel soupçon ruinait l'amour dont Lucien multipliait les effusions: de son amour n'avait-elle pas une conviction suprême? N'était-ce pas, en son esprit, la première contestation, le premier doute, la première injustice? Un accès d'amertume l'irrita contre son frère: il était responsable de la torture, de l'outrage. Ce lui fut un soulagement de le croire, une excuse bientôt. Jean l'avait sommée d'être méfiante: elle se sentit réhabilitée, digne…

Il est évident qu'après cette crise elle eut une confiance plus impétueuse, plus inébranlable en la sincérité du beau Lucien. Il prévoyait à leur tendresse un cadre merveilleux, une atmosphère de splendeur. Mais sa tendresse était vraie, fidèle et complète, elle vivait par elle-même, elle promettait, elle affirmait, elle jurait, elle ne décevrait pas! La griserie de l'avoir si bien assujetti revint à la jeune fille. Elle s'admira beaucoup de le tenir, de l'émouvoir. Un bonheur dont la douceur l'étreignit, un bonheur nouveau, parce qu'elle ne savait rien de si doux encore, fit surabonder en elle ce qui lui sembla la plénitude de vivre. Pour ainsi dire, l'angoisse apaisée s'écoulait en source d'amour. Ces heures d'inquiétudes, en effet, lui manifestèrent combien lui était nécessaire l'affection dont elle se louangeait. La vanité seule ne l'inclinerait plus vers Lucien désormais, il y avait bien mieux qu'un attachement factice et volontaire, puisque son coeur n'avait pu endurer la souffrance et s'élargissait d'une pitié si tendre et si profonde. Elle commençait à l'aimer, elle le sentit, elle en fut épouvantée. Jusqu'alors, elle était fausse envers elle-même et envers lui. La douleur d'y réfléchir, d'en être positive, agrandit son amour. Une gravité mystérieuse la transforma: elle avait parfois l'hallucination d'être étrangère à elle-même. Elle passait d'une exaltation délicieuse à un chagrin suave. En sa manière de se réjouir, il y avait autrefois une insouciance dont elle ne serait plus jamais capable. Sa gaieté la plus bruyante laissait l'âme lourde…

Phénomène qui la remplit de saisissement, elle reconnut peu à peu ces rêves dont Jean lui avait imposé la souvenance et qu'elle s'était hâté de renier. Ils n'étaient plus les mêmes, et cependant, elle retrouvait d'anciennes ivresses à revivre. Elle avait ri des rêves morts, ils se ranimaient: quelque chose d'indéfinissable rendait pareils ceux de la jeune fille et ceux qui, depuis l'amour, en son être répandaient la félicité. Il lui sembla que les dissemblances, dont elle était sûre, n'étaient qu'apparentes, qu'au fond d'elle-même les uns et les autres se confondaient, identiques, inexprimables. Ceux-ci, moins nuageux, moins perdus en du vague que ceux-là, prenaient la vie plus entière, bouleversaient d'un émoi plus aigu, creusaient des traces plus durables. Mais il découlait des uns comme auparavant des autres, une sensation d'existence radieuse et meilleure qu'elle désira, qu'elle avait désirée éternelle…

Enfin, ces rêves lui ouvrirent leurs profondeurs cachées. Elle cessa de les honnir. A cause des émotions bienfaisantes qu'ils prolongeaient en elle infiniment, elle les respecta, elle les comprit. Un besoin impétueux de se dévouer l'inonda, elle sut que d'une générosité semblable jaillirait le vrai bonheur. Son coeur se dilata d'une vaste indulgence qui voulait couler à flots inépuisables. Elle ignorait comment définir le lien de ces tendresses nouvelles avec les rêves: elle avait conscience d'être par eux si bonne qu'en vivre, c'était frémir de la bonté la plus pure et la plus émouvante. Un désir la conquit totale. Il fallait que ces ardeurs vers le bien, vers de la haute lumière, vers le beau immense, vers la sérénité apaisante du devoir, ne fussent pas étouffées. C'est elles que Lucien détruirait, ce fut la prophétie désolée de Jean. Pourquoi frissonnait-elle? Derechef le doute, incisif, la déchira. Les paroles de son frère, de leur calme pénétrant, la hantèrent, la désespèrent. L'intuition qu'elles avaient touché juste lui fit mal. Ce nouveau malaise était plus difficile à refouler que l'autre antérieur dont elle avait néanmoins quelque peu gardé l'empreinte amère, il empoignait ferme. Tout le jour où il s'attacha en elle, une douleur lancinante fouilla son coeur. Le soir même, se tint la causerie mouvementée, si austère et prenante à la fin, entre Gaspard Fontaine et, ses deux enfants. Yvonne, au moment où elle s'encadra au milieu de la porte et rompit le colloque du père et du fils, étincelait de malice et d'espièglerie. C'est que, tout-à-coup saisie par l'un de ces revers d'humeur propres aux femmes très sensibles qu'exaspère trop de joie ou de souffrance, elle avait réagi malgré elle, selon une poussée inévitable de l'âme profonde. L'instinct de s'amuser, de s'étourdir beaucoup, lui dicta des railleries, la violenta d'éclats de rires. Un relent d'aigreur contre son frère enivra son cerveau. Mais Jean, si résolu, si clément, si irrésistible, versa de la douceur aux nerfs douloureux. Elle s'attendrit. Elle ne fut plus arrogante et bourrue, elle écouta d'un esprit dompté, avec une émotion ramassée et soumise. Du langage de son frère, il émanait une lucidité parfaite, attirante comme la pureté des sources: Yvonne s'abreuva d'idéal et de certitude. Les impulsions en elle se tendirent vers un but moins trouble, plus révélé. La passion comprimée de Jean l'infiltra elle-même peu à peu, de l'enthousiasme électrisa son sang, lui empourpra le visage. Elle palpitait de convictions adoptées, claires et voulues. Quand vint le plaidoyer touchant pour la race, Yvonne était prête, elle fut bouleversée. Une flambée d'enthousiasme la réchauffa toute entière. Le profond souhait, d'être bonne et fervente la poussa vers les dévouements suggérés, vers le rôle de puissance et d'amour…