Quelques semaines avant les noces, le projet d'aller faire en Europe le voyage coutumier des nouveaux époux fut délaissé. Lucien condescendit au souhait d'Yvonne: la tendresse de celle-ci, avivée depuis quelque temps, sa tendresse profonde exigeait quelque chose d'intime et d'apaisé, redoutait les distractions et la fièvre d'un grand voyage. Ils firent, gentils, recueillis et badins, autour de la Baie des Chaleurs, une excursion radieuse que volontiers ils prolongèrent. Les alarmes vagues de la jeune femme parurent s'abolir. Elle fut joyeuse à l'extrême de les avoir méconnues. Lucien était merveilleux, gentilhomme, épris, souverain: elle se rappela tout ce qu'elle en avait proclamé à Jean dénonciateur, de quel mépris superficiel et injuste l'avait persécuté son frère. Au souvenir des doutes qu'elle n'avait pas bannis sur-le-champ, des hésitations qu'elle avait encouragées, elle éprouva un redoublement d'affection pour la victime. Oh! comme elle l'aimait! Dans la mesure où elle avait persévéré à défendre son amour, où elle avait ressenti un désir immense de sacrifice et de bonté… Ce serait donc le grand bonheur calme attendu, elle en était positive comme de la paix et de la pure lumière de la Baie des Chaleurs, aux jours de brise fortifiante… Un matin que, revenant à Québec à bord du Cascapédiac, ils remontaient le Saint-Laurent,—quatre semaines avaient fui avec empressement depuis leur mariage—, Yvonne s'aperçut qu'une buée d'ennui ternissait le visage du beau Lucien. Elle souffrit d'un malaise incompréhensible. Lucien répéta deux fois qu'aucune indisposition ne le fatiguait. «Mais tu as quelque chose?» insista la jeune femme, «c'est la première fois que tu as ce minois depuis que…depuis que…» «Nous sommes de nouveaux mariés! c'est peu compliqué, il me semble:» acheva-t-il, fort agacé. Elle murmura: «Soudain, avec mystère, j'ai trouvé cela difficile à dire». Il devint, tranchant. «Va-t-il falloir, ma chère, que je sois toujours auréolé de la joie la plus intense?» Elle redit: «C'est la première fois, Lucien, que l'auréole s'atténue ainsi. Pardonne-moi, je n'y pense déjà plus.» Et, tout le jour, elle fut forcée d'en être songeuse, de se torturer vaguement, parce que son mari n'avait jamais été aussi taciturne et rigide. Au moins, pourquoi ne s'en excusait-il pas? Un regret quelconque lui était dû, à elle qui souffrait d'un mutisme pareil, ingénieuse tachait d'en triompher. Tant, de monosyllabes la fâchaient et mortifiaient, ces courtes phrases l'énervaient. La peur de se rendre odieuse (ne venait-il pas de lui riposter d'une voix acide?) mit obstacle à plusieurs questions instinctives. Elles étaient redoutables, elle s'empressa de les écarter. Ne faisaient-elles pas renaître l'angoisse d'autrefois? Ce qu'elles insinuaient de blessant à l'égard de Lucien, elle refusa d'y croire. A la fin de ce jour, il ne lui resta qu'une peine trouble. Cet air impassible de désenchantement revint, ces retours d'humeur à ce degré d'indifférence inquiétèrent davantage. Alors même que la causerie des jeunes époux de nouveau s'envolait d'une aile gaie, que leurs âmes s'abandonnaient au contentement d'être expansives, Yvonne se sentait accablée par une anxiété lourde au fond d'elle-même. Un chagrin s'amassait, dont la cause était visible et imprécise à la fois. Un mot condensait la situation, vaguement et assez: Lucien Desloges changeait… De la dureté trop souvent, contractait son langage, les tête-à-tête devenaient parfois insupportables, des silences entre eux tombaient au coeur d'Yvonne avec une pesanteur de massue. L'évolution, du mari se manifestait, de façons diverses: de plusieurs manières, il se faisait capricieux, las, songeur, cassant, autoritaire ou sardonique. La jeune femme s'affligeait, réagissait pour n'entrer que plus loin dans une espèce de désespoir docile. La souffrance croissait d'une allure certaine, Yvonne savait qu'on l'emportait vers du malheur, de la fatalité…

Deux mois à peine avaient, filé depuis les noces. Rien de plus délectable que ce soir-là… Yvonne espérait qu'une promenade—ils s'étaient promenés ainsi presque tous les jours depuis l'arrivée à Québec—lui serait, offerte. Lucien déclara, d'un flegme insouciant, qu'un rendez-vous le réunirait à l'un de ses amis. Il ne songea pas à déplorer cette absence. Elle en fut contristée à l'excès. Il s'attarda beaucoup, la tortura au point que des sanglots finirent par déverser le poids de son âme. La cloche du téléphone n'avait pas bougé. Il lui eût été si facile d'allégir l'attente par du regret. Quand l'époux revint, ses yeux luisaient comme de l'huile épaisse, des sons gras tâtonnaient sur ses lèvres. Il eut la présence d'esprit nécessaire pour être convenable: «Je le regrette, ma chère», dit-il, «il s'agissait, d'un ami. Tu comprends?… n vieil ami avec qui j'ai eu des relations charmantes. Il est de la campagne où il s'ennuie à l'extrême. Nous avons arrosé sa neurasthénie… Eh! bien, ma chère?» «As-tu beaucoup d'anciens amis qui font de la neurasthénie à la campagne?» se borna-t-elle à répondre, avec du sarcasme doucement voilé. Il en eut conscience et dit: «Tu te moques de moi, je pense!» «Mais non! Ce n'est pas à cela que je songe», fit-elle, frémissante de peine. Il prit un accent, goguenard, hâbleur: «A quoi donc? A me gratifier d'une scène? Si déjà tu commences à me harceler de… tirades, eh bien!…» Une expression vulgaire avait, jailli en son esprit: il aurait dit criailleries au lieu de tirades. Une intuition indécise le prévînt qu'il serait cruel: il atténua le reproche. Mais Yvonne en ressentit le dard aussi vif. «Tu as bien fait, Lucien, tu es libre!» s'exclama-t-elle aussitôt, refoulant, la douleur atroce qu'elle devait, porter seule.

Pendant quelques jours, elle se laissa écraser par une résignation étrange. Elle ne doutait plus de l'amertume qui s'apprêtait, qui la frapperait. Servile, elle tendait le cou à l'épreuve: elle serait violente, horrible, déchirante, elle venait, elle accourait… Les terreurs s'affermirent, les appréhensions accrurent, la tristesse s'appesantit. Lucien, méthodique, désinvolte et souriant, se dégageait, s'affranchissait, s'assurait l'existence de mari très indépendant qui était son droit. Yvonne déférait à tout, courbait sous les prétextes, vaincue par une nécessité dont elle était la servante. Il lui paraissait, anormal que, si combative, elle se laissât enchaîner si aisément. Devant le sans-gêne et la mielleuse insolence du mari qui désertait, elle éprouvait, une frayeur indicible, un besoin de servilisme contre lequel elle ne s'irritait pas. Aucune vague de jalousie ne lui montait de l'âme: elle défaillait sous une torture plus digne, plus ineffable. La tendresse pour Lucien, approfondie jusqu'aux sources les plus généreuses de l'être par la souffrance, la lui gardait soumise…

Elle s'aggrava, la sensation d'esclavage, de douleur passive, jusqu'à l'heure où il fut impossible de l'endurer. Voilà pourquoi, ce soir, Yvonne s'insurge, tâche avec bravoure de ressaisir le bonheur. Elle a hésité avant de se plaindre, elle s'épouvantait du combat à soutenir. Puis, se rappelant de quelle vilaine légèreté Lucien la négligeait, de la fureur lui avait incendié les veines. Une détermination farouche de l'humilier, de le confondre, entraîna sa volonté d'abord. L'affection calma tant de colère, il ne reste plus en elle que de la miséricorde et une ardeur impérieuse de le supplier… Qu'il cesse de la quitter, de l'oublier, de la trahir peut-être, c'est ce qu'elle réclame, d'une passion énergique, tendue, et il tourne cette angoisse en dérision…

—Tu te lamentes, raille-t-il. Tu ne devines même pas que ce n'est pas divertissant le moins du monde. Tu ne devines pas davantage que tu souffres par ta faute. T'es-tu demandé si tu avais raison de me juger coupable? Ton imagination de femme,—entre parenthèse, elle est joliment développée, active et chatouilleuse, ton imagination!—s'est toquée là-dessus: il m'abandonne, il m'oublie… Tu as supposé, c'est une preuve! Mais ignores-tu ce qu'il est, le suave état du mariage? Il s'agit de celui qui est raisonnable, moderne, que les gens de notre distinction, affichent, n'est-ce pas?

—Eh! bien, oui, quel est-il, ce mariage qui plaît aux autres? interrompit-elle.

—Tu plaisantes, j'en suis fort aise, ça va mieux…

—Je suis anxieuse, au contraire.

—Tant pis, chère enfant!

—Mais tu ne comprends donc pas ma…