—Je voudrais pourtant savoir comment il se fait, que mon coeur a trop d'esprit.
—Je veux dire qu'il est trop humble, qu'il n'a pas assez confiance, dit le jeune homme, d'une ancienne ardeur contenue avec puissance…
Oh! le serrement de joie sans bornes à l'âme de Lucile! A l'instant même, elle ne peut qu'en frémir, que la faire durer le plus possible…
Les époux Bertrand, comme si l'intuition de l'amour entre le docteur Fontaine et leur enfant les eût tout à coup éblouis, restaient là, frappés de mutisme. Peu à peu graves, attentifs, ils devinèrent, ils furent ébahis qu'aucun orgueil ne leur vînt. D'un regard où leur pensée commune leur fut, transparente, ils s'aperçurent combien ce qu'ils attendaient les ferait heureux. Le silence actuel est pénible, les intimide: après l'excuse de fatigue ou de travail, balbutiée rapide, François et Germaine s'esquivent pour aller donner libre cours à leur espoir, à leur contentement si grand…
Qu'il est formidable, qu'il est vaste, qu'il est bon, le silence entre les deux âmes qui s'attirent, qui se cherchent, qui ont peur de se rejoindre! Jean s'efforce de réunir les phrases si naturelles, si abondantes, si faciles avant qu'il eût à les laisser jaillir: elles se sont défaites, elles arrivent par lambeaux disparates, lambeaux d'incohérence et de banalité. L'ordonnance harmonieuse de sa déclaration d'amour est en déroute, il n'y a plus que du pêle-mêle, de la gêne, de la tendresse insaisissable que rien ne peut définir. Combien de fois depuis la promenade au Bout de l'Ile, au cours de plusieurs semaines, il avait tenu des propos d'admiration et de ferveur à l'image sainte de l'aimée! Les scrupules suscités par le préjugé de caste mondaine, préjugé de raffinements divers et sans nombre, scrupules auxquels d'abord il s'attardait, ont cessé de revenir: ce qu'ils exigeaient lui parut superficiel ou inutile, parfois mesquin. Auprès de la jeune fille, un ravissement absolu dominait Jean… Aujourd'hui, il est stupéfié d'avoir si volontiers espacé les visites à la jeune fille, si longtemps comprimé ce désir de la revoir sans cesse. Les influences les plus variées concouraient à cette réserve, à une réelle torture. Le mariage d'Yvonne et de Lucien Desloges allait bientôt s'accomplir. Jean ne s'était pas rebellé: son langage à la soeur adorée n'avait-il pas été limpide, sincère et complet? Il respectait la liberté d'une décision contre laquelle il avait opposé le plus convaincu, le plus vibrant, le meilleur de lui-même, il se bornait à souffrir une anxiété poignante aux approches de l'acte irréparable. Il connaissait, la profondeur, la générosité, la noblesse d'affection auxquelles Yvonne, ressaisie par l'élan supérieur de sa nature, avait abouti. Un soir, comme aux jours de l'adolescence première, elle était venue, câline, fraternelle, émouvante, s'asseoir au-près de lui, presque s'agenouiller. D'une voix chaste et passionnée tour à tour, parfois craintive ou ingénue, elle avait narré ses méditations, ses angoisses, la renaissance de l'ambition altière, elle avait murmuré la tendresse nouvelle, haute et prodigieuse. Et dea larmes s'étaient ramassées dans les yeux du frère incapable de la contredire, de lui faire du mal. Que valaient-ils, en ce moment d'exaltation, les arguments contre Lucien Desloges? Cet amour différent, prêt à la lutte, assuré de la victoire, ne les vouait-il pas d'avance à l'échec? Les devinant stériles, ne doutant pas de la douleur où ils plongeraient Yvonne, Jean n'aurait-il pas été féroce de l'en menacer encore? Elle était si désolée, si humble de s'être aigrie contre Jean, elle requérait son indulgence avec tant de charme qu'il s'empara de l'exquise tête blonde et, l'attacha longtemps à son coeur, longtemps…
Pendant qu'il gardait Yvonne à lui d'une pareille étreinte, il eut l'âme reprise par le souvenir de Lucile. Il fut déchiré jusqu'aux profondeurs de l'être par une douleur qui se fondit eu l'émotion la plus suave. Oh! qu'il serait bienheureux de maintenir aussi longuement l'aimée sur sa poitrine! La décision intime qu'elle deviendrait son épouse se confirma, sembla beaucoup plus tenace en lui. Hélas! l'orgueil de Gaspard avait été comme chauffé à blanc par l'éclat de l'alliance avec les Desloges. Gaspard trépignait de satisfaction, il n'avait jamais été aussi jovial, expansif, puéril et vain, il ne s'habituait pas à l'accroissement de splendeur. Si Jean eût osé dès lors lui dévoiler son coeur, affirmer le choix de Lucile comme femme, le père se serait tordu le visage à s'en divertir… Et d'ailleurs, ne venait-il pas de parcourir les phases d'un combat moral où il avait failli lui-même se tourner en dérision? Un scandale gonflait, sous lui comme une vague. Tous les jours, l'accent de l'indignation grondait plus fort, plus acerbe. Il était impossible que le docteur Fontaine recherchât la compagnie d'une ouvrière pour la conduire au mariage, il ne restait qu'une conclusion à choisir: Jean Fontaine caressait une espérance lâche et féroce. Lucile Bertrand, si jolie, si digne, si délicieuse, l'attirait comme proie naive à séduire. La nouvelle s'accrédita, se précisa de piquants détails, s'aggrava de preuves surgies en des imaginations fécondes. Ou flétrissait à peine la jeune fille, on écrasait le jeune homme d'une masse d'horreurs et de malédictions. Il vint une heure où ce fut de l'exaspération, de la colère extrême, un besoin aigu de punir et d'assommer…
Comme on était muni d'une arme bien tranchante, d'une souplesse infinie, à coup sûr meurtrière, le ridicule, on la pointa contre lui, on l'en déchira, on la lui enfonça jusqu'au plus saignant du coeur. Il fallut bien alors, en effet, qu'il s'aperçût de l'aversion qu'il inspirait. De toutes les façons, dès qu'un incident minime lui en eût imposé la crainte, il sentit le blâme de l'opinion le narguer, s'appesantir sur lui. Des éclats de rire le souffletaient, des sarcasmes l'écorchaient au vif, des sourires de compassion entraient jusqu'au fond de son âme leur ironie comme un dard. Oh! comme il en eut de la honte et du tourment! La moquerie âpre, inlassable, de toutes parts se refermait sur lui pour l'étreindre, l'avilir et le châtier…
Il fut sur le point de lui obéir, de perdre l'équilibre. Il voulait se libérer d'une torture qu'il n'avait plus la force de vivre. Pendant quelques jours, il accueillit l'hypothèse de rejeter Lucile. On n'avait, pour le honnir, que des preuves fantaisistes, on reconnaîtrait la méprise et l'injustice, on lui redonnerait l'honneur. A prévoir ainsi la joie de la réparation et de la vengeance, il ressentit le calme tant désiré…
C'est comme si la violence de la confusion soulevée en lui par le ridicule eût aboli les autres sentiments, l'amour aussi. Lucile, toutefois, ne cessait pas d'être merveilleuse en la mémoire du jeune homme, aucun désenchantement ne l'avait révolté contre elle. Mais une force déprimante exécutait son oeuvre, contre laquelle il fallait tout son être pour réagir: aussitôt qu'il en eut, dominé l'action, Jean la crut moins formidable, il éprouva même l'énergie de la refouler hors de son âme. Contre elle il amassa tout à coup de l'endurance, de la conviction, de la puissance intérieure. D'une impulsion libre, la volonté revécut pour ainsi dire, claire, impérieuse: elle reprit l'essor vers le but, le devoir, la vigueur, la beauté… La conscience de la destinée vers laquelle Jean s'acheminait, remonta au fond de lui-même et toute la fièvre de l'amour le ressaisit. La sensation fut un mélange de douceur et d'humiliation profondes. Oh! la surprise, l'ingratitude, la laideur, la veulerie d'un tel oubli! Qu'il était mystérieux, ce reniement d'une tendresse aussi loyale, aussi complète! L'assurance d'avilir été malgré lui traîné par la vague irritée de l'opinion, ne le délivrait, pas d'une souffrance qui l'oppressa lourdement: n'avait-il pas été faible et vil? C'est d'un élan plus invincible, plus généreux, plus absolu qu'il se redonna… Des perspectives élargies ravirent son imagination, le firent, tressaillir à l'aspect de leur sublime étendue. Jusqu'alors, l'égoisme seul, une joie toujours plus infinie de retrouver le sourire et l'âme de Lucile Bertrand le poussait vers la jeune fille. Il essaya de le contenir, il fut débordé. Asservi de la sorte à l'amour, il ne retint guère une pensée qui lui sillonna la tête et qui aurait dû l'émouvoir: à se lancer contre les obstacles dressés entre lui et l'ouvrière, à détruire en lui les fibres d'une vanité mesquine, à ne pas arracher en poltron de sa vie le sentiment fort éclos au meilleur d'elle-même, ne s'attachait-il pas d'une pleine franchise, d'un lien réel à l'idéal de fraternité qui l'avait remué d'une ardeur intense? N'avait-il pas failli se livrer au dédain contre le peuple, être complice de l'indifférence à l'égard dea humbles, refuser son coeur à l'union canadienne-française? Ne le fascinait-elle pas, ne le persuadait-elle pas tout entier, le jeune homme ardent et sincère, il y a quelques mois, la vision d'une sympathie organisée, féconde, entre les groupes de la race? La conviction patriotique issue des émotions nouvelles au Congrès, des réflexions ardues et pénétrantes, des certitudes acquises, ne perdait rien de sa fermeté, de son espérance. Mais l'amour croissait, devenait exclusif, atténuait le reste en l'âme de Jean. L'image de Lucile, constante, radieuse, éloignait les autres pensées, les autres souvenirs. Comment l'avait-elle jusqu'ici bien peu frappé, la relation rigoureuse entre le rêve patriotique et la grande tendresse? Elle aurait lieu sous la poussée de l'amour, l'entente des classes, l'unité de la race, l'envolée prodigieuse vers la force et la gloire. Ah! que cela devint lumineux, sûr, infaillible, parce que son propre amour illuminait Jean, l'inondait lui-même de dévouement, de pitié, de vaillance!…
Depuis lors, avec une affection renouvelée, moins impulsive et aveugle, plus consciente et intuitive, il chérit Lucile vraiment, d'un élan supérieur. Il eut l'obsession de ne pas l'avoir aimée, il en eut de la peine étrange qui dura. Il aurait voulu toujours l'avoir estimée, ennoblie ainsi, ne l'avoir jamais abaissée de la hauteur de son orgueil et des préjugés infimes. Animée par de tels regrets, fortifiée par l'ardeur plus vive, par la certitude, par l'adhésion claire de la volonté, comme elle se creusa, comme elle s'élargit, comme elle se fit, douce, la tendresse de Jean pour l'ouvrière! Elle ne contenait, rien de vague ou de stupidement romanesque, elle transportait le jeune homme d'une joie saine et clairvoyante, pour ainsi dire. Elle devint un respect bizarre, indicible, qui lui rendait Lucile auguste, une émotion poignante qui la lui faisait nécessaire…