—Ce!… cet indigne de toi!
—Jean!
—Ne te soucie pas de moi, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental! dit-il, avec un sourire mouillé de tristesse.
Et Jean, malgré les ruses de sa soeur, ne voulut pas lui dire ce qu'il pensait de Lucien Desloges, tout ce qu'il en appréhendait…
Un cornet d'alarme beugla au coin de l'avenue des Érables. Gaspard
Fontaine revenait, souriant comme le dieu de l'abondance…
III
UN ADONIS QUÉBÉCOIS
Quelle miroitante lumière encadre l'amour d'Yvonne et de Lucien! Ballons de verre fin, strié de ciselures, douze globes la déversent à flots riches et comme veloutés. Tout le vaste salon flambe. Des éclats fugitifs s'allument dans la brocatelle soyeuse des rideaux. Les cadres, semés le long des murs blancs comme la neige au soleil, ont des moulures dorées qui chatoient, L'acajou du piano, un massif New Scales Williams, se moire de tendres reflets. Sur le teck noir de la table principale et le noyer des fauteuils, des clartés plus vives rutilent. Des lueurs fauves courent sur les plis d'une portière en soie turquoise de Lyon. Deux larges glaces rayonnent de profondeurs troublantes. Le tapis seul, un d'Aubusson couleur d'olive moucheté d'ocré brune, repose l'oeil de tout ce luxe étincelant.
Le luxe, ici, palpite et domine. Le souci du clinquant jaillit de toutes parts. Une Jeanne d'Arc, un bronze de tenue superbe d'ailleurs, est trop lourde sur le piano qu'elle écrase. La porcelaine japonaise des vases où des palmes très-belles enfoncent leurs tiges, aveugle de teintes criardes. Au milieu d'un ameublement plagié du style Louis XV, la physionomie orientale d'un fauteuil grimace. Une console de marbre rouge antique supporte une horloge de chêne écroulant sous les pendentifs. Trop pesante de même sur une table aux pieds grêles, cette lampe d'or coiffée d'un abat-jour en cristal de verrière écarlate. Des paysages délicats sont emprisonnés dans l'épaisseur des cadres. Trop de bibelots, coûteux, fort jolis, mais importuns, fascinent l'oeil, suspendus à la muraille ou debout sur la console et les tables. Il émane, de l'ensemble, une harmonie somptueuse où, parfois, le mauvais goût montre la tête et pose.
Yvonne, douée d'un sens plus affiné des nuances, avait prié son père d'enlever telle chose, de remplacer telle autre. Gaspard Fontaine, si autoritaire qu'il fallait ne pas le contredire, opposa toujours que telle chose valait tant, que telle autre se vendait fort cher aussi, qu'elles étaient les plus dispendieuses en leur espèce et, par conséquent, d'un choix irréprochable. Il fallait, surtout, ne pas badiner sur les tableaux qu'il s'enorgueillissait d'avoir payé «les yeux de la tête». «Des toiles de maître! disait-il aux visiteurs, aux parents. Regardez-moi cela, n'est-ce pas beau? N'ai-je pas bien fait de placer un peu d'argent comme ça? On a beau être du peuple, on a du goût pareillement… Des chefs-d'oeuvre, m'a-t-on dit, celui-ci vient d'un Français, celui-là d'un Belge, d'un van… van… j'oublie toujours le reste de son nom qui finit par osch… ou otch, quelque chose dans ce genre-là… Cet autre est d'un Espagnol. Tenez, voyez cette admirable scène de campagne, le tableau que je préfère… Parlons-en, voilà du coloris, des choses nettes, qui se détachent, des choses qu'on voit! N'êtes-vous pas de mon avis?» Hélas! elle était vilaine, cette peinture où les tons gras saillaient avec trop de violence. Le sourire élogieux des connaisseurs dissimulait à peine une raillerie. Tout ce que cette croûte avait de faux et d'exagéré, Jean voulut en convaincre son père, le détourner de ce béguin ridicule. «Ce sont des experts qui me l'ont vendue, répondait-il, agacé, elle me coûte plusieurs mille piastres. Elle est ancienne, elle est superbe, quoi que tu en dises… Regarde ça briller, c'est de l'expression, de la vraie nature, ça m'impressionne, enfin!» Elle représentait un coucher de soleil excessivement rouge dardé sur une ville fantasmagorique et pas toujours bien équilibrée. Jean insistait respectueusement. Le père s'indignait, terminait le débat par un mot acerbe: «Tu ne connais rien là-dedans, bon!» Et la croûte demeurait chef-d'oeuvre.