—Ce que vous devez à mon bonheur, c'est vous! Je ne veux plus entendre ces scrupules, il me faut d'autres paroles, celles dont je vivrai toujours après les avoir entendues!
Comme devenue insensible par l'inflexibilité de la résolution prise, elle interrompit si ardente qu'il eut à la laisser grossir l'obstacle:
—Non, vous dis-je, mon ami, c'est impossible! Je vais être franche… Il y a quelques semaines, j'ai lu le récit du mariage de votre soeur. Quelle fête! quelle richesse! quelle élégance! Tout à coup, des larmes ont bondi à mes yeux, je me sentais petite, si loin de vous, triste jusqu'au fond du coeur… Puis, je me suis aperçue combien j'étais sotte, vaniteuse. Vous ne veniez à moi qu'irrégulièrement, je ne pouvais espérer de l'amour chez vous… Est-il bieu vrai qu'alors vous m'aimiez? Ah! non, c'est trop de fortune, trop de splendeur! Votre soeur, une des plus séduisantes femmes de Québec, rougirait de moi. Vous-même, Jean, ne vous fâchez pas, je devine qu'un jour vous penseriez comme Madame Desloges, comme eux tous… Vous êtes si bon, vous cacheriez votre humiliation, vous pardonneriez… Mais je le sentirais! Il n'y aurait plus qu'une chose à faire, ce serait mourir!… Ah! non, je ne le peux pas!
Des sanglots rudes la saisirent à la gorge. Une détresse lui faisait, le coeur lourd à en devenir folle…
Jean se précipite vers elle. Il détache lentement des yeux et du front qu'elle pressait, la main secouée de fièvre. Au bord de la chaise où Lucile est défaillante de douleur, il prend place avec un respect infini. Puis, d'un geste paisible et doux, il incline sur sa poitrine la tête frémissante, la tête bénie. Il parle avec des murmures venus du plus lointain, du meilleur de l'être:
—C'est fini, Lucile!… C'est fini, n'est-ce pas? Vous ne savez pas combien je souffre, combien vous me déchirez!… Vos sanglote me font du mal, à toute mon âme, il faut qu'ils s'arrêtent. Entendez-vous, Lucile, je ne veux pas! J'ai le droit de vouloir puisque je vous aime! Ce n'est pas du caprice, de l'exaltation, c'est de la tendresse profonde, tout moi-même est à vous!… Avant la promesse que je vous ai faite, j'ai réfléchi. Tout ce que vous dites, ne me le suis-je pas dit? Ce que vous dites est sublime, et… c'est fou! J'ai besoin de vous, Lucile, de votre coeur, de votre tête si fine, si douce!…
Les épaules de la jeune fille ne sont plus agitées par la violence de la peine, ses larmes deviennent tranquilles et bonnes. Une joie ineffable l'inonde entière, alors que Jean Fontaine achève de la consoler, de la guérir:
—Vous m'aimez, Lucile… votre grand chagrin n'en est-il pas la preuve? Vous m'aimez, comme je vous aime, pour toute la vie, avec toute la vie… N'est-ce pas vrai, ma douce amie? Pourquoi ne pas me le dire? J'ai besoin de l'entendre… Ne pensez plus à mon rang, à vos inquiétudes. Ne serai-je pas là, moi? Je vous jure ma protection, mon dévouement, ma tendresse éternelle… Lucile, je vous aime! refusez-vous le bonheur?
—Ah! que vous êtes bon! dit-elle, à voix très basse, d'une suavité qui le bouleverse jusqu'aux larmes.
—C'est fini, votre souffrance?