Yvonne, bien qu'elle ait conscience d'une fatuité réelle chez Lucien, n'en découvre pas toute l'insolence et toute retendue. Elle n'en voit que suffisamment pour n'être pas offusquée, on plutôt, devenue plus humble, plus servile, à mesure qu'il faisait sa conquête, elle ne déteste pas qu'il s'estime supérieur, elle a même fini par le croire supérieur en quelque sorte. L'auto-suggestion du jeune homme, sans cesse rayonnante, lui a communiqué une partie de son ardeur, a dérouté les premiers soupçons, ruiné la première impression qu'elle avait eue d'affronter un être hâbleur et volage, amolli ses résistances à l'admirer pour autre chose que l'harmonie de son extérieur.

C'est qu'elle aime et qu'une femme grandit ceux qu'elle aime, les hausse au faîte de son orgueil. Et cela, contre l'évidence même, contre l'opinion de tous, contre les obstacles de sa conscience elle-même. C'est qu'Yvonne aime Lucien Desloges plus sérieusement, plus absolument qu'elle ne se l'avoue. Quand il est près d'elle, un trouble intense la dévore, elle subit une puissance qui l'attire et l'effarouche ensemble. Des élans qu'apaise une timidité soumise, ne s'étouffent qu'après avoir broyé son coeur.

Précisément, au cours du silence qu'ils ont maintenu, affolée par les caresses de la voix, la vie chaleureuse du teint, l'aimant du sourire, elle a étranglé dans sa gorge un cri d'amour. Ce n'était pas le moment d'être expansive, a-t-elle deviné assez tôt. Quelque chose de plus intime l'a retenue aussi, quelque chose d'un peu vague, d'un peu agaçant, d'un peu inavouable, comme si, dans l'ardeur de son âme, un ferment de honte eût grouillé. Le doute qu'avaient suscité en elle, il y a quelques heures, l'attaque et les insinuations de Jean, revient à l'assaut. Si impérieux qu'il fût, ce doute, à l'origine de la causerie que les deux jeunes gens ont eue ce soir, il a reculé sous la pression de l'habitude à goûter le charme de Lucien, il a battu en retraite, il avait presque disparu. Mais, à l'embuscade, il attendait, le moment de reprendre l'offensive, il envahit derechef l'esprit d'Yvonne, il menace. L'inquiétude la plus bizarre tourmente la jeune fille. Abandonnant l'attitude humble, prostrée, dont elle inclinait mollement toute elle-même vers son ami, elle se redresse d'un mouvement rapide et, ses yeux dérobant leur enquête et leur angoisse, elle fouille les replis de ce visage fraîchement rasé, pour y trouver une issue vers les profondeurs de l'âme sur lesquelles ils vont peut-être s'entr'ouvrir. S'il n'est qu'un bellâtre, incapable de tout, si ce n'est d'amorcer le coeur des femmes, vers quel avenir de tristesse et d'humiliations se hasarde-t-elle? L'énigme n'est pas de celles que l'on résout à l'improviste: chaque seconde rend plus nécessaire la reprise de la conversation, et Lucien doit ignorer le trouble dont elle est remuée. Pourquoi tant de compliments? Sont-ils feinte ou conviction? Quel outrage, s'il accumulait les mensonges! Non, non, elle est plus intelligente que cela, elle aurait dépisté la fourberie moins tard! Elle se rassure, mais elle est sur le qui-vive, elle a confusément peur…

Lucien renoue l'entretien…

—Ainsi, votre promenade a été charmante, cet après-midi. Vous vous en êtes donné à coeur joie…

—Je me suis grisée!

—De quoi?

—Mais vous le savez bien! de grand air, de purs arômes, de poésie… Comment faire autrement, quand le soleil est doux, que la campagne est radieuse?… Enfin, je voudrais pouvoir dire cela dans votre langage, avec des expressions d'un choix, d'un pittoresque…

—Vous ne raillez pas, j'espère!

—Quelle méprise, Lucien! Je suis à dix lieues de la chose!