—Et nous ne réfléchissons jamais à cela…
—L'égoïsme!…
—Moi! moi toujours! N'ai-je pas un avenir? Qu'importe la race?
—Oui, Paul, je serai médecin, tu géras ingénieur… Ne sens-tu pas que nous ne serons jamais autre chose pour notre race?
—Excellons, alors! Sois un médecin qui vaille!… Oui, devenons des valeurs: une race n'a jamais trop d'individus qui dominent.
—Sans fatuité, j'y songeais cet après-midi… C'est beaucoup, mais il y a autre chose… de l'amour, par exemple. Nous n'aimons pas notre race, parce que nous ne la connaissons pas. Son histoire t'a-t-elle passionné, conquis, gardé? Que t'en reste-t-il?
—Presque rien…
—Nos frères de l'Ontario sont menacés d'une loi qui ouvre un abîme: sommes-nous touchés? Leurs angoisses ont-elles franchi l'Outaouais pour pénétrer dans nos coeurs? Qu'importe la race et qu'elle meure, pourvu que tu sois un ingénieur forestier brillant, que je sois médecin?…
—Nous n'aimons pas notre race, nous ne nous aimons pas les uns les autres! L'union canadienne-française est un mythe! Des préjugés nous affaiblissent, des mesquineries nous séparent… Une pensée m'arrive: épouserions-nous la jeune fille d'un vaillant ouvrier des nôtres?
—Le jeune fille d'un ouvrier? Quelle idée! balbutie Jean, interloqué, les yeux élargis de surprise.