—Que vous êtes bon de la plaindre!

—Et vous aussi, je vous plains. Vous n'êtes plus la même depuis dimanche. Il y avait déjà beaucoup de fatigue sur votre visage: le voici plus faible, anémié par l'inquiétude. Prenez garde, il faut vous reposer.

—Dites-moi que le repos va venir, que mon père sera guéri! Vous le sauverez, n'est-ce pas?

Un reflet d'ardeur colore son visage, flambe an fond des yeux qui supplient, qui exigent. Jean pressent quelle foi en sa science, en son habileté, la transporte. Elle est certaine qu'il a promis de se mesurer contre la mort, de lui ravir sa proie. Sans autre mobile, il a voulu manifester à l'ouvrier de son père, à la jeune fille surtout, la commisération dont son âme est pleine. Il ne lui est pas venu à l'esprit qu'on ferait appel à son talent de guérir! Voici donc la première confrontation avec l'ennemie… Une seconde, il vacille: dans les centres nerveux et tout le long de l'épine dorsale, un frisson glacé court. Tant d'examens, les diplômes sont impuissants à détourner la première angoisse, la peur… La volonté se raidit contre sa propre lâcheté… Lucile Bertrand, exaltée par l'illusion, doit n'en pas descendre. Elle en serait meurtrie, gravement. Et d'ailleurs, Jean, n'est-il pas sourdement orgueilleux du rôle auquel elle l'élève? En déchoir l'attristerait, lui déroberait une joie qui pénètre à chaque instant davantage, celle d'être nécessaire aux yeux profonds d'attente et de certitude. A la regarder, si amaigrie, très blanche d'avoir été si anxieuse, il sent croître en lui l'impérieux besoin de ne pas la décevoir. Il n'hésitera pas, croira lui-même à la guérison, parlera, relèvera, fortifiera, gardera son trône en l'âme de la jeune fille.

Il ressasse les banalités dont la mémoire est toute lourde encore…

—Rien n'est perdu… Il faut que la mauvaise période fasse son temps… Sans doute, il a perdu beaucoup de forces, il est descendu très bas… Mais l'essentiel dure, le coeur: il a de la vigueur encore… La respiration, bien que sans largeur, est calme et monte la garde auprès de la vie… Il faut un coup si traître pour assommer des hommes aussi bien musclés. Comme il doit être rude à la besogne, ce bras, quand il a toute sa force!… Il reviendra, Mademoiselle, je crois qu'il reviendra!…

Il a monologué très habilement, comme ne s'adressant qu'à lui seul. Lucile, de tout l'élan de sa nature, accueille ces paroles de délivrance. La poitrine se gonflant, d'aise, elle remercie:

—Que vous êtes bon d'être venu! C'est… c'est… du bonheur!…

—Votre père est très bon, puisqu'il est digne de tout cet amour.

Le regard s'adresse à l'amour de la jeune fille: du geste, Jean rappelle celui de l'épouse.