—Je me meurs d'aller à Paris!
—Alors, Jean, nous aviserons après…
—Il s'agît d'après… Qu'est-ce que tu penses de… ou plutôt, qu'est-ce que tu vas penser de?… tu ne t'imagines pas ce que c'est… J'ai eu l'ambition…
—Tu ne l'as plus?
—Je l'ai encore… Tiens, je la remets entre tes mains, j'ai eu l'ambition d'ouvrir un laboratoire où…
—Un laboratoire? Qu'est-ce que c'est que ça? Un grand mot, très grand, si grand que je m'y égare! Quelle expression! presque du beau langage… A ton contact, je me débarbouille l'esprit. J'avoue qu'il en a besoin… Je suis égaré tout de bon, hein? Ouvrir un laboratoire, il est si peu ouvert que je ne suis p'as capable d'y entrer!
Gaspard, satisfait d'une volubilité si alerte, est de l'humeur la plus accueillante. L'orgueil empoigne Jean de nouveau: après tout, l'idée n'est pas tellement saugrenue, elle est même originale et très digne, pas loin d'être grandiose. Sobrement, l'éloquence du futur savant coule.
—Oui, mon père, depuis une semaine environ, j'ai songé à cela, à un laboratoire… Il est difficile, même avec l'auréole de Paris, d'attirer la clientèle de Québec. Les vieux praticiens ont le prestige. Ils nous tiennent dans l'ombre. Il faut attendre, être rongé par l'ennui, par la misère morale…
—Ne suis-je pas là, moi?
—Je te remercie d'être généreux, mais il s'agit de l'être autrement que tu ne l'offres. Tu vas comprendre. Il me semble que c'est du bonheur, du grand bonheur. Je me ferai un chez moi de science, de recueillement, de travail. C'est ton vieux compagnon d'armes, le travail, celui qui prend tout entier, qui passionne. Comme toi, je veux être quelqu'un, me dévouer, réussir. J'aime la médecine, je veux me donner à elle!… Un laboratoire, clair, parfumé d'arômes bons à l'âme, où je ferai des expériences, où je me lancerai dans l'inconnu pour le conquérir, où je triompherai, quelle joie! quelle existence pleine, grisante, bénie! Tu ne me refuseras pas cela. Un moment, j'ai eu peur de toi, je te demande pardon…