La preuve que je ne m'égare pas, que je réussirai, c'est toi, ton sang qui est le mien, et par lequel s'effondrent les obstacles! Ce qui m'entraîne vers la science la plus haute, c'est la fièvre qui t'emporte vers les sommets de la richesse. Si l'on venait t'accuser d'être un orgueilleux mesquin, tu sourirais de mépris: «Allons donc! dirais-tu, je désire toujours plus d'argent, parce que je ne puis faire autrement, parce que c'est ma destinée!» On ricanera, on s'esclaffera même, on s'écriera: «Il devient fou! Quel fat! Il se croit plus futé que les autres!» Eh! bien, je leur répondrai:—«Vous n'en connaissez rien! Je vous pardonne de me faire de la peine, mais je passe outre, parce que je ne puis pas faire autrement, parce que c'est mon destin!» Quelque chose de plus fort en moi que l'orgueil frémit, c'est le devoir! Est-ce ma faute, si j'en ai la conviction ardente? Je ne m'appartiens plus, une conviction me possède! Je peux me tromper, mais si je ne le crois pas, je dois lui obéir, je dois vivre pour elle! Je pressens qu'un jour elle ajoutera quelque chose à ma race, de l'honneur, du prestige, un peu plus de raison de survivre. Le Dieu qui fait germer les devoirs au fond des consciences m'ordonne: je marcherai, j'essaierai!

—Mais tu n'es pas dans ta vocation, Jean!

Plonge-toi dans la politique!… c'est du feu, ça! Quel discours!

—Ce n'est pas un discours, mon cher père, c'est tout moi-même qui a débordé. Tu me demandais pourquoi j'étais si étrange. Eh bien, tout cela avait besoin de jaillir. Je me sens libre, plus fort, plus heureux!…

Oui, tout cela devait jaillir à torrents. Lorsque, sans pouvoir les écouler au dehors, une âme, riche comme celle de Jean Fontaine, s'est remplie d'émotions lourdes jusqu'à souffrir de leur profondeur et de leur puissance, il faut qu'elles s'épanchent en une effusion presque délirante. Il ne peut y avoir la sérénité, la mesure, le choix, la réserve: le tout se précipite, rugit, s'écroule.

On songe au dégorgement des eaux quand s'ouvre une digue: elles se pressent, elles se mêlent, elles se repoussent, elles luttent pour s'unir en une vague qui tombe invincible. Et le grand calme de l'onde redevient maître des choses… Jean éprouve une délivrance de tout l'être, une paix sereine de vivre. Il en fut de même lorsque, la dernière question de l'examen franchie lestement, il eut le cerveau allégé de l'obsession pesante. A l'âge de seize ans, il avait aimé une jeune fille au cours d'un été à la Rivière-du-Loup, avec le ravissement, le culte, les surprises, la fougue naïve, le don absolu du premier amour.

Peu avant la fin des vacances, un superbe garçon, étudiant, blond, le teint duveté, héros d'amourettes incontestable, après quelques sourires d'initié, après quelques badinages murmurés joliment à travers les dents pointillées d'or, avait détrôné le collégien plus respectueux, moins neuf, trop servile. Le collégien, dont le coeur était déjà large assez pour une affection grave, ressentit les affres du chagrin qui, derrière les yeux fièrement dédaigneux, grossit et broie toujours davantage. Un matin qu'un écrasement sous la poitrine, à gauche, l'oppressait douloureusement, il fut soudain terrifié par un choc au cerveau, et des sanglots crevèrent à jets brûlants durant quelques secondes. Il arrivait à Jean de se ressouvenir de la paix descendue en lui, lorsque finirent les sanglots d'alors. Depuis la longue et véhémente effusion à son père, Jean se les est rappelés encore, inondé par une vague semblable de repos et de douceur. Elle ne pouvait grandir sans éclater, la tension de l'esprit; elle ne pouvait croître sans déborder, la fièvre du sang. La bonté de Gaspard avait déjà secoué Jean d'un tressaillement, une impulsion d'amour l'avait énergiquement poussé vers le bienfaiteur. La chanson de tendresse et de légende acheva de lui remplir l'âme, de la tendre pour enfin l'amollir: en un remous de force et d'enthousiasmes se heurtant, elle se dégonfla. Et maintenant, elle est paisible comme une rivière dont rien ne trouble le cours. Tant d'idées, de sensations, d'affaissements, d'entraînements l'agitèrent le long de la semaine! Il ne tâtonne plus, il ne s'angoisse plus autour d'un idéal qui fuit, d'une tâche imaginaire que la race exige de lui: le jeune homme se complaît en une vision d'amour transparente. Il est soulagé des tergiversations: une certitude calme le tient. Oh! le bonheur de rêver à elles, quand on est sûr de l'élan vers les hauteurs!….

Sans être charmé par si beau songe, Gaspard vit une minute de félicité. Il n'est pas uniquement joyeux de ses largesses, l'orgueil paternel aussi le grise. Il a de son fils un concept, inviolable, exalté même, et il admire la noble maîtrise de sa personnalité. Jusqu'à un certain degré, les sentiments que l'un à l'autre se vouent Jean et son père, ont de l'analogie: ils sont à base d'admiration et d'habitudes harmonieuses, et aussi, d'une espèce d'effroi jamais avoué. Cette gêne entre eux se révèle quand la vigueur respective de leurs caractères se donne libre cours, Celle du fils, intellectuelle, disciplinée, dompte Gaspard; celle du père, concentrée, violente, sauvage, brusque, fascine Jean. Les deux pouvoirs ne se heurtèrent jamais, n'eurent jamais l'occasion d'imposer, l'un ou l'autre, une supériorité d'endurance. Leurs discussions n'étaient pas des conflits, mais l'expression normale de leurs mentalités l'une à l'autre familières: rien d'acerbe n'y intervenait pour les aigrir l'un contre l'autre. Les horizons de l'un ne se déployaient guère, la culture de l'autre s'affinait toujours par l'étude: ce rêve de science pouvait-il sourdre ailleurs qu'en l'imagination d'un ambitieux rêveur d'altitudes? Gaspard s'étonna beaucoup moins que ne l'appréhendait son fils; leurs entretiens, ceux où plus d'expansion jaillissait, accoutumèrent l'industriel à ce u'il appelait les belles phrases, les originalités, le romanesque, les nuages: sans comprendre l'utile de ces choses, il avait comme une devination de leur beauté morale, était heureux que Jean les connût. Ce projet d'abord mit son instinct d'homme calculateur un peu mal à l'aise: n'est-il pas étrange qu'un jeune médecin ne veuille pas faire comme les autres, uniment s'arrondir une clientèle, devenir un spécialiste à la mode? C'est inconcevable, peut-être chimérique, une telle carrière, mais il admire, il approuve, il croit. Ses entrailles de père ont vibré tandis que Jean déversait le trop plein de lui-même. Comme la voix sonnait l'ardeur et la virilité, comme les yeux s'allumaient de foi, comme le visage défiait les périls, embrasé de triomphe! Sa propre jeunesse en lui ressuscite, les cris de fierté lancés contre le sort de nouveau l'ébranlent: le torrent d'énergie circule en ses artères avec la vivacité d'alors. Souvenances qui l'émeuvent, font perler à ses yeux une larme, la larme si bonne des regrets sans amertume: son fils lui, devient cher étrangement, comme si des nuages le lui eussent voilé, comme si les ressemblances entre eux par magie se fussent illuminées. A sentir leurs âmes plus prochaines, plus identiques, à revivre en ce jeune homme qu'il croît superbe, une volupté inconnue le grise: un flot plus riche d'amour l'emporte vers Jean…

—Me permets-tu, mon Jean? s'exclame-t-il, brusquement.

—Quoi?