Cette Mlle de Rousset était une Méridionale vive et spirituelle. Elle seule osait tenir tête au terrible marquis, mais en plaisantant, et lui faire remarquer l'indignité de ses reproches à l'égard de sa femme. Il se piqua au jeu, répondit et une longue correspondance s'engagea. M. Ginisty en a publié de nombreux extraits. Elle est édifiante. Du fond de son cachot, M. de Sade avait trouvé le moyen de trahir une fois encore sa femme. Elle ne tarda pas à s'en apercevoir, resta confondue en reconnaissant sa rivale dans son amie, et, forte et décidée pour la première fois, lui ferma sa porte.

La suave Emilie sur la charrette.

Le 29 février 1784, M. de Sade fut transféré à la Bastille. Il y écrivit son fameux roman Aline et Valcour[329], recevant les visites de sa femme avec une sorte de rancune méchante, mais accueillant mieux ses envois, comme celui du 24 mai où elle lui adressa une paire de draps, dix-neuf cahiers de papier, une demi-livre de pâte de guimauve, une bouteille d'encre, une bouteille d'orgeat, une boîte de pastilles de chocolat[330]. Il consommait d'ailleurs énormément de papier, car douze jours plus tard, avec six coiffes de bonnet et des volumes, sa femme lui adressait encore vingt et un cahiers de papier réglé, — le papier de Justine! — six grosses plumes taillées et six plumes de coq.

[329] « Aline et Valcour ou le roman philosophique, écrit à la Bastille un an avant la Révolution, par le citoyen S… ; Paris, Girouard, libraire, 1793 ; 8 vol. petit in-12o, et Paris, Maradan, 1795, 8 parties in-18o, avec figures et le frontispice renouvelé. On nous dit avoir vu des exemplaires sous la même date publiés par Mme veuve Girouard, sous le nom du citoyen Sade, et précédés d'une épigraphe de sept vers latins empruntés à Lucrèce. Il parut plus tard deux copies abrégées d'Aline et Valcour sous les titres de Valmor et Lydia ou Voyage autour du monde de deux amants qui se cherchent ; Paris, Pigoreau ou Leroux, an VII, 3 vol. in-12o ; et Alzonde et Karadin ; Paris, Cercoux et Moutardier, 1799, 2 vol. in-18o. » O. Uzanne, vol. cit., pp. XXXV, XXXVI.

[330] Répertoire ou Journalier du Château de la Bastille à commencer le mercredi 15 mai 1782 ; publié par feu M. Alfred Begis, 1880.

Une lettre de la marquise de Sade avec des annotations manuscrites du divin marquis.
(Archives de l'Arsenal.)

M. de Sade resta près de six ans à la Bastille. Ayant tenté un jour, du haut de la plate-forme de la tour où il se promenait, d'ameuter les passants, il fut transféré dans la nuit du 3 au 4 juillet 1789 à l'hospice de Charenton. Dix-jours plus tard, la Bastille était prise. L'incartade de mai valut au marquis de rester un an de plus prisonnier. Ce ne fut, en effet, qu'en mars 1790, que la Constituante rendit son décret sur les détenus par lettres de cachet. Le 23 mars, M. de Sade sortit de prison et, le 9 juin suivant, pour récompenser sa femme de son amour et de sa fidélité, il divorçait.