Ne peut-on pas, au nom de ces charmantes raisons, absoudre l'allée des Soupirs de tous les crimes dont la chargent si lourdement les sévères policiers, aux observations desquels ne suffit pas le vaste champ de l'esprit public?

Aussi tolérante qu'elle fût aux écarts des filles du Palais-Egalité, la Commune dut, à maintes reprises, prendre des mesures contre leur débordement. Mais arrête-t-on les flots d'une mer? C'est pourquoi la garde nationale fut conviée à opérer, sous la conduite des commissaires de police des sections, des rafles. On voit que le procédé n'a rien de neuf. Et la chasse commença dans le jardin plein de femmes de mauvaise vie[159]. Le 1er ventôse, Dugast signale une expédition de ce genre. Les gardes nationaux et les gendarmes investissent les cafés, les salons de jeu et les galeries. « Il en est résulté l'arrestation de plusieurs individus et de quelques femmes publiques[160]. » Ces individus nous les avons déjà rencontrés dans les « pétie bouzin » signalés par Pourvoyeur. Presque coup sur coup, les rafles se succèdent. C'est encore Dugast qui écrit que, dans des souterrains où on dansait, on a dispersé les danseurs. Ce n'est pour eux qu'une mauvaise heure rapidement passée, car « aujourd'hui le bal a repris de plus belle et l'on a dansé jusqu'à onze heures du soir[161] ». Quelquefois ces rafles n'ont pas l'air de viser spécialement les filles publiques. Elles semblent, au contraire, les dédaigner pour les suspects. Cela étonne singulièrement Monti, le 7 ventôse :

[159] Rapport de police non signé (copie) ; Archives nationales, série W, carton 124, pièce 6.

[160] Archives nationales, série W, carton 112.

[161] Rapport de police du 3 ventôse an II (21 février 1794) ; Archives nationales, série W, carton 112.

Sur les huit heures du soir la force armée avec des comisaires de la section de la Montagne[162] ont fait la visite de plusieurs caveaux ou lon donne à boire au cidevant palais-royal tant pour les militaires que pour les gens suspects. Ils ont amenné plusieurs particuliers. Ils auraient dû arrêter aussi les filles publiques qui vont là, car l'on nignore pas quelles y sont en assés grande cantité[163].

[162] « Cette section se tenait en 1792, dans l'église Saint-Roch, et comprenait 2.400 citoyens actifs. Elle s'est appelée Section du Palais-Royal, de 1790 à 1791 ; Section de la Butte des Moulins, de 1792 à 1794 ; Section de la Montagne, en 1794 ; Section de la Butte des Moulins, de 1794 à 1812 ; Quartier du Palais-Royal, depuis 1813. » Mortimer-Ternaux, ouvr. cit., tome II, p. 418.

[163] Archives nationales, série W, carton 112.

Oubliées le 7, les filles sont traquées à nouveau le 19. Cette fois, la rafle semble avoir été plus sérieuse, ainsi qu'en témoignent les observations de Charmont :

L'invasion que l'on a fait ces jours derniers au palais égalité a fait peur aux femmes public elle reflue vers le midi de la capitalle au point qu'hier encore les rues en étoient remplis et ce jusqu'à minuit et dont on a pris plusieurs[164].