En 1789, le lieutenant de police Thiroux de Crosne compte 53 maisons de jeux prohibées à Paris ; Charon, l'orateur de la Commune, en dénonce 4000 à l'Assemblée nationale. Ni l'un ni l'autre de ces chiffres sont contrôlables, seul l'est celui des tripots du Palais-Royal, et ce chiffre est à lui seul un enseignement : trente et une maisons de jeux! Négligeons celles de la rue de Cléry, de la rue des Petits-Pères, de la rue Notre-Dame-des-Victoires, de la place des Petits-Pères, le numéro 35 de la rue Traversière-Saint-Honoré, le numéro 10 de la rue Vivienne, le numéro 18 de la rue de Richelieu, l'hôtel d'Angleterre, l'hôtel Radziwill pour ne nous occuper que de celles qui s'ouvrent sous les Galeries du Palais-Royal.

L'affiche de la municipalité, à l'occasion de la fête de la Fédération, que nous avons eu l'occasion de citer précédemment, nous a renseigné sur un des moyens de racolage opérés par les tenanciers des tripots pour drainer les dupes. Des hommes offrant de les mener dans une « jolie société », arrêtaient le passant, faisaient briller à ses yeux les charmes d'une compagnie aimable et de bon ton. Le passant, non prévenu, cédait et c'était une victime de plus que les cartes ou la roulette dépouillaient. Mais à ce racolage, les femmes s'étaient exercées, elles aussi. N'était-ce point un double bénéfice que ce cumul pour la fille publique, touchant de la main gauche le salaire de sa complaisance amoureuse et recevant, de la main droite, la prime allouée par le tenancier du tripot où elle menait sa dupe?

De ces trente et une maisons du Palais-Egalité, nous avons la liste[199], et une dénonciation du temps[200] en a légué les numéros occupés sous les Galeries à l'histoire.

[199] Liste des maisons de jeu, académies, tripots, banquiers, croupiers, bailleurs de fonds, joueurs de profession, honnêtes ou fripons, grecs, demi-grecs, racoleurs de dupes, avec le détail de tout ce qui se passe dans ces maisons, les ruses qu'on y emploie et le nom des femmes qu'on met en avant pour amorcer les dupes ; Paris, 1791, imprimerie du Biribi, in-8o, 16 pp.

[200] Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu ou les crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de pharaons, banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de trente-et-un, de parfaite égalité et autres jeux non moins fripons, dévoilés sans aucune réserve ; l'on y trouve les noms, surnoms, demeures, origines et mœurs de toutes les personnes des deux sexes qui composent les maisons de jeux appelées maisons de société ; Paris, imprimerie du sieur Baxal, docteur dans tous les jeux, et se vend au Palais-Royal avec permission tacite, aux nos 180, 123, 164, 13, 44, 29, 33, 36, 40, 60, et rue de Richelieu hôtel de Londres ; 1791 in-8o, 48 pp.

Ce sont le 14 ; 18 ; 26 ; 29 ; 33 où un ancien laquais de la Dubarry, le sieur Dumoulin, est croupier ; le 36, sévèrement tenu, semble-t-il[201] ; le 40 ; 44 ; 50, royaliste et recherché des suspects, car c'est là que la femme Sainte-Amaranthe sait habilement mêler les charmes du biribi à ceux de la galanterie[202] ; le 55 ; 65 ; 80 ; 101 ; 113, qui compte le plus de suicides à son actif[203] ; le 121 ; 123 ; 124[204] ; 127 ; 137 ; masque du titre de Club de la Liberté ; le 145, devenu lui aussi club, mais Club Polonais ; le 167 ; 190 ; 191 ; 192 ; 193 ; 200 ; 201 ; 203 ; 209 ; 210 ; 232 ; 233 ; 256. Ces maisons occupaient un personnel nombreux au point qu'on pouvait leur attribuer une dépense quotidienne de 254 livres en surplus du loyer, de l'éclairage et des autres menus frais[205]. Les croupiers de roulette y touchaient de 12 à 30 livres par jour ; les inspecteurs du salon, de 12 à 18 livres, et les employés du vestiaire, 3 livres[206]. Qu'on ne s'étonne donc pas de les voir montées sur un pied seigneurial, avec des salons d'une somptuosité inouïe, décorés de glaces, de tableaux, de lustres de Venise, avec des buffets à réjouir le plus difficile des gastronomes. Mais malgré tout cela, une chose était plus particulièrement remarquable : le silence.

[201] « Au 36, les femmes étaient exclues, et pour enlever aux joueurs tous les genres d'excitants, on ne servait (gratuitement) que des boissons rafraîchissantes et peu dangereuses, de la bière et des bavaroises. » Henri d'Almeras, Les Romans de l'Histoire : Emilie de Sainte-Amaranthe ; Paris, 1904. p. 102.

[202] Ibid., p. 114.

[203] « Nous sommes au 5 du mois, et à dater du 1er il y a déjà eu trois suicides pour cause de jeu. Le premier est un chef d'atelier, qui, depuis longtemps, ne quittait pas le malheureux 113, où il jouait tout ce qu'il gagnait, en jurant, lorsqu'il en sortait, qu'il allait se jeter à l'eau, il a enfin tenu son affreux serment. C'est un père de famille qui laisse une femme et des enfans en bas âge, dans la plus profonde misère. Il gagnait cinq francs par jour… Le troisième suicide est celui d'un jeune homme de vingt-cinq ans, qui venait de se marier et de s'établir batteur d'or. M… lui avait confié un lingot d'or ; il le changea en espèces qu'il perdit au no 113. L'Observateur des maisons de jeu, no 2, p. 82. — Il n'y eut que 9 livraisons de ce journal, in-8o, qui parut de février à juin 1810.

[204] « Dans la nuit du 7 au 8, un homme d'environ 50 ans s'est brûlé la cervelle avant de rentrer chez lui. Il sortait du 124 où il avait fait une perte considérable. » Ibid.