La Révolution a un jour jeté quelque désarroi parmi tous ces fervents du jeu ; c'est quand, en 1792, elle a proscrit des cartes le roi pour en faire le pouvoir exécutif. « Avez-vous le pouvoir exécutif de pique? » a remplacé « Avez-vous du roi de pique? » On ne change point ainsi de vieilles habitudes. Néanmoins, on a cherché mieux, et les citoyens Jaume et Dagouré ont trouvé. Grâce à eux, le Roi est devenu le Génie ; la Dame, la Liberté ; le Valet, l'Egalité ; l'As, la Loi. Cœur, trèfle, pique et carreau ont troqué ces noms d'ancien régime contre ceux de Guerre, Paix, Art et Commerce, chez les Rois. Quant aux Dames, les voici Liberté de culte, Liberté de mariage, Liberté de presse, Liberté de professions ; pour les valets, on a les Devoirs, les Droits, les Rangs et les Couleurs ; et qu'un vieux joueur aille se reconnaître dans ces nouvelles méthodes! Bien peu y résistent. Quant aux tripots, où le joueur est toujours pressé, ils prennent le parti d'ignorer la nouvelle invention qui, si elle est peu pratique, n'en est pas moins ingénieuse. Ces cartes sont exécutées d'une façon charmante, petites images civiques qui ne feront pas oublier à qui les tient les plaisirs du joueur pour les devoirs du citoyen. Grâce à elles, on saura, en tenant la dame de trèfle, « que la fidélité des époux doit être mutuelle pour être durable » et, en abattant le valet de carreau, on se souviendra avec fruit que « le courage venge enfin l'homme de couleur du mépris injuste de ses oppresseurs[214] ».

[214] Description raisonnée des nouvelles cartes de la République française ; de l'imprimerie des nouvelles cartes à jeu de la République française, rue Saint-Nicaise, no 11. — (Collection Hennin ; Cabinet des Estampes.)

Ce sont là des leçons, des maximes dont ne s'inquiètent guère les joueurs. Ils les ont considérées un instant avec une narquoise curiosité et en sont restés aux cartes où le Tyran et la Louve autrichienne affirment les hasards de la fortune. Faisons comme eux, et passons.

Il n'y a pas que les joueurs et les filles qui gravitent autour des tapis verts. La source de tant de bénéfices scandaleux, nuancés de quelque filouterie, devait naturellement devenir l'objet de convoitise d'autres malandrins plus mal partagés. Ainsi qu'autour des entreprises financières louches on voit évoluer, requins qui attendent leur cadavre, des maîtres-chanteurs de tout poil, les tripots de la Terreur étaient mis en coupe réglée par de véritables bandes de coquins commandées par des gaillards de grande audace. Il est évidemment difficile de les passer tous en revue ici, aussi nous faut-il choisir parmi eux un terroriste de tripots de haute marque. Nous le trouverons en la personne du sieur Venternière.

Qui est-il? D'où sort-il? Cela semble assez difficile, sinon impossible, à retrouver. Force nous est de le regarder à l'œuvre et de le suivre dans quelques-uns de ses exploits avec le concours de l'observateur Monti dont la dénonciation, à la date du 24 pluviôse an II (12 février 1794), va nous être précieuse[215].

[215] Archives nationales, série W, carton 191.

Venternière, vers 1791, avait formé, avec des coquins de sa trempe, au nombre d'une vingtaine, une bande redoutable qui s'intitulait elle-même, au dire de Monti : « Gens menge ou mangeurs dhommes. » Venternière et ses amis se contentaient de manger l'argent des tenanciers des jeux. Leur moyen de procéder était simple. En troupe, ils pénétraient dans le tripot choisi, mandaient le maître des jeux et lui exposaient leurs désirs « ou autrement du tapage ». Le tenancier cédait souvent aux prétentions de la bande des « mangeurs dhommes » et remettait la rançon de sa tranquillité. En ce cas, le rôle de Venternière était terminé. La compagnie de maîtres-chanteurs descendait pour continuer ses exploits dans le tripot voisin.

Mais il n'est si beau jeu qui ne finisse. La troupe de ces brigands devait en faire la triste expérience. En ce temps, le 36 du Palais-Egalité était tenu par des agioteurs qui avaient pris leurs précautions pour assurer le libre exercice de leur exploitation. Nous l'avons déjà dit, de ce tripot les femmes étaient exclues, ce qui témoigne d'une particulière attention des tenanciers pour leurs joueurs. Cependant, ce n'était point à cela seul que s'étaient bornés leurs soucis. Parmi les oisifs peu fortunés, porteurs sans ouvrage, valets sans maîtres, cochers sans voitures, peuplant les Galeries du Palais-Egalité, ils avaient recruté une troupe solidement armée, dressée à défendre toute invasion du tripot[216].

[216] « Les mètres (sic) du jeu avait leur monde qu'il payait aussi pour le défendre » écrit Monti dans son rapport.

C'est à ces gardiens salariés, meute redoutable au seuil du chenil, que Venternière et sa bande vinrent se heurter en frimaire an I (novembre 1793). Cette fois, les coquins trouvèrent à qui parler. Bâtons et cannes entrèrent en jeu. Ce que Monti appelle la « clique de Venternière » reçut une merveilleuse correction, au point que le chef de la bande, quelque peu endommagé, resta sur le carreau. Il le quitta bientôt pour aller en prison.