Chose curieuse! Ces vers contiennent déjà tout ce que les pamphlets contre la reine répéteront à l'envi. Plus cruelle que Médicis, dit La Harpe, et on aura Le Petit Charles IX ou Médicis justifiée[243] et Antoinette d'Autriche ou dialogue entre Catherine de Médicis et Frédégonde, reines de France aux enfers[244]. Mais ce qu'ils taisent, ce qu'ils passent sous silence — et par quelle pudeur? — c'est ce bruit sournois et persistant que fait courir la faveur de Mme de Polignac. Pour elle, on évoquera
Lesbos, mère des jeux latins et des voluptés grecques[245].
et la grande ombre fatale et blasphémée de la Sapphô antique. C'est elle qu'on représenta, enlacée par la reine, disant : « Je ne respire plus que pour toi ; un baiser, mon bel ange[246]! » C'est elle encore qu'on retrouvera parmi ces « tribades de Versailles » que le Portefeuille d'un talon rouge[247] prétend honnir en racontant plaisamment leurs orgies. Son nom sera en tête de la Liste de toutes les personnes avec lesquelles la reine a eu des liaisons de débauche[248] que publie une brochure de 1792[249], et toujours avec l'Autrichienne elle assumera sa part dans l'ignominie populaire, dans le scandale de ses excès et de ses inconséquences dont la majesté royale sera souillée et qui la perdra à jamais[250].
[243] Paris, 1789, in-8, 77 pp.
[244] Londres, 1789, in-8, 15 pp.
[245] Charles Baudelaire, Pièces condamnées des Fleurs du mal, XXV.
[246] Frontispice de La Destruction de l'aristocratisme, drame en cinq actes en prose, destiné à être représenté sur le théâtre de la Liberté ; à Chantilly, imprimé par ordre et sous la direction des princes fugitifs, 1789, in-8, 128 pp.
[247] Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes secrètes et galantes de la cour de France ; à Paris, de l'imprimerie du comte de Paradés, l'an 178…, in-12, 59 pp. — Le comte de Paradés, aventurier assez obscur, mort en 1786, publia ce pamphlet le 18 juin 1779. Il semble toutefois n'avoir été que le prête-nom d'un personnage inconnu dans cette affaire.
[248] Voici les autres noms que donne cette liste, quelque peu fantaisiste, faut-il le dire? La duchesse de Pecquigny ; la duchesse de Saint-Maigrin, la duchesse de Cossé, le comte d'Artois, la marquise de Mailly, le comte de Dillon, la princesse de Guémenée, le duc de Coigny, Mme de Lamballe, Mme de Polastron, un garde du corps, Manon Loustonneau, un commis du secrétariat de la guerre, Mme de Lamothe-Valois, le prince Louis de Rohan, Mme de Guiche, le comte de Vaudreuil, Mlle La Borde, Bezenval, Bazin, l'abbé de Vermont, Souk et Raucoux, (Raucourt?), tribades remarquables, Mlles Michelot, Guimard, Dumoulin, Viriville, M. Campan, M. Cassini, M. Neukerque, M. Guibert, Mme de Marsan, Dugazon.
[249] Ces noms se trouvent à la page 21 de la Liste civile, suivie des noms et qualités de ceux qui la composent et la punition due à leurs crimes ; récompense honnête aux citoyens qui rapporteront des têtes connues de plusieurs qui sont émigrés et la liste des affidés de la ci-devant Reine ; imprimerie de la Liberté, 1792, in-8, 24 pp.