Leurs intérêts plus que les nôtres[267].
[267] Villers, Rapsodies du jour, no 14, p. 15, an V, in-8o.
Pourquoi le politique jetterait-il la pierre au gastronome? N'est-ce pas chez Beauvilliers, ci-devant cuisinier du prince de Condé et, à ce titre, royaliste lui aussi, que Rivarol, Champcenetz et d'autres fabriquaient, tout en dînant, les Actes des Apôtres? Mais la Terreur est venue ; Rivarol et Champcenetz ont laissé la place à de moins plaisants dîneurs sur lesquels Beauvilliers s'essaye, en y réussissant, à regagner les 157 000 livres que lui coûtent, depuis 1790, les trois arcades qu'il a louées.
Les desserts et les liqueurs de Very.
(Collection Hector Fleischmann.)
(Texte [en annexe].)
Trois arcades, c'est là aussi ce que Véry occupe au no 83 du Palais-Egalité. Etant mieux situées que celles de Beauvilliers, il les paie plus cher ; c'est la somme de 196 275 livres qu'il verse annuellement pour la location. Il est là depuis 1790, et non depuis 1805, ainsi que le dit le docteur Véron dans ses Mémoires. Nous l'avons d'ailleurs vu arrêté en 1794 d'après l'ordre des Comités visant en même temps les libraires Gattey et Desenne. Chez Véry, tous les appétits, même les plus robustes, peuvent trouver satisfaction. Sa carte est une merveille. Celle que nous avons sous les yeux énumère une telle quantité de plats qu'il faut renoncer à les citer. On y trouve, pour 1 livre, le « biftek (sic) de bœuf piqué à la sauce automate (sic) ». Sachez que la poularde s'y mange aux concombres pour 2 livres 10 sous ; qu'un esturgeon en blanquette ne coûte que 1 livre 10 sous ; et que si trois rognons de mouton au vin de Champagne vous plaisent, il ne vous en coûtera que 18 sous. N'y cherchez pas un plat supérieur à 3 livres : c'est le perdreau ; ni inférieur à 8 sous : c'est l'artichaut à la poivrade. Gibier, volaille, viande, poisson, tout s'accumule sur cette carte avec une variété, une abondance à ravir les plus délicats, à apaiser les plus affamés. Aussi la renommée de Véry se propage-t-elle par toutes les bouches qu'il flatta aux prix les plus modérés. C'est peut-être là ce qui y attire, en 1814, lors de l'invasion, un officier « porteur de l'un de ces uniformes longtemps réservés aux vaincus ». Il s'installe, heurte la table du pommeau de son épée. L'étranger ne triomphe-t-il pas au Palais-Royal tandis que les dernières bandes impériales attendent le coup d'aile désespéré de l'Aigle réfugié à Fontainebleau? L'officier est insolent, impératif : « Apportez-moi, dit-il au garçon, un verre où jamais un Français n'ait bu! » Le garçon disparaît, s'attarde un peu, ce verre immaculé étant, paraît-il, difficile à trouver. Enfin le garçon revient et brusquement place, devant le vainqueur attablé, un vase d'usage intime. — « Voilà, dit-il, un verre où jamais un Français n'a bu. » Puis il se sauve, et c'est prudent, sans attendre son pourboire. L'officier l'aurait tué[268].
[268] L. Augé de Lassus, p. 115.
Ce garçon ne
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
Ce n'était point toujours d'aussi piquants spectacles que Véry avait été témoin. Dans ces salons, où devaient retentir les bottes des cosaques de la Sainte-Alliance, Danton avait convié, autrefois, ses amis à de civiques agapes. Mais c'était mal choisir l'endroit où goûter du noir brouet spartiate ; tout au plus n'aurait-il figuré que comme curiosité sur les menus du traiteur. Ce fut là, sans doute, dans la fumée des vins généreux de Véry, dans le fumet des venaisons panachées d'épices, que Danton assura à ses amis « que leur tour était venu de jouir de la vie ; que les hôtels somptueux, les mets exquis, les étoffes d'or et de soie, les femmes dont on rêve étaient le prix de la force conquise[269] ». Pauvre sybarite révolutionnaire à qui germinal préparait déjà la froide couche de la mort, le tréteau sanglant de sa dernière apothéose!