Miss Gospel s’inclina avec respect et s’avança d’un pas ferme et délibéré comme un soldat qui défile la parade. Grande, étroite, osseuse avec son long cou, son front énorme et ses cheveux coupés courts un peu au-dessous de la nuque, elle avait l’aspect d’un pommeau de canne sortant d’un fourreau de parapluie. Il était facile de voir que même aux jours les plus plantureux du printemps de sa vie, la couturière n’avait jamais eu besoin d’élargir le devant du corsage.

Mettre la main à la besogne, ce fut bientôt fait. Elle n’eut qu’à poser sa dextre sur l’épaule de la victime qui, demi-morte de peur, plia comme un roseau sous le poids d’une grue ; et en moins d’une seconde, le pantalon avait glissé jusqu’aux chevilles, tandis que jupes et chemise remontées par dessus la tête laissaient exposé au regard ce que de nos jours on ne montre même plus à M. Diafoirus.

Sans s’attarder à un spectacle dépourvu pour elle d’attrait, miss Rabbit brandit d’une façon terrible une baguette flexible que six fois elle leva et baissa avec force et méthode, marbrant les grasses chairs de cette belle fille de six longues rayures rouges.

III
FILLES FESSÉES

Que ce ne soit pas la crainte du diable qui vous empêche de faire le mal, mademoiselle. Cette menace est un propos de bonne femme ou de capucin, qui n’intimide que pour un quart d’heure et qui n’a jamais retenu personne. On oublie son devoir en sortant du sermon, si l’on est attendue avec impatience par son amant. C’est le respect humain, mademoiselle, c’est la crainte de ce monde, et non de l’autre, qu’il faut ne point perdre de vue.

(Madame de Rieux.)

Je pensais bien que le chapitre qu’on vient de lire soulèverait des protestations. Mes récits des misères et des débauches de Londres avaient déjà trouvé des incrédules même et surtout parmi quelques-uns de ceux que les haines bourgeoises tinrent pendant dix années en Angleterre, et qui, paraît-il, ayant étudié les mœurs britanniques au Café Royal et dans les divers restaurants français et tavernes cosmopolites de Soho Square et de Charlotte street, s’étonnaient que je racontasse des choses inconnues dans ces divers établissements.

« A beau mentir qui vient de loin », dit le proverbe. Mais comme Londres est à nos portes, qu’on peut en moins de dix heures être transporté du boulevard Montmartre au centre de Trafalgar Square, c’était mentir par trop impudemment.

La promiscuité étalée dans les bouges, les petites prostituées de neuf ans, les scènes de l’Arétin jouées en plein carrefour, les mères offrant leurs enfants impubères, cela se voit un peu partout, mais des filles bonnes à marier recevant le fouet dans les écoles ! histoires à reléguer au temps où la reine Anne filait ou dans les contes de Canterbury !

Parbleu, si le fait n’était pas étrange, je n’eusse pas pris la peine de le dire, et peut-être même n’aurais-je pas osé le dire, si je n’avais pu le prouver.

La Cecilia, le premier, il y a quelques dix ans, me le signala. Cet homme extraordinaire qui parlait et écrivait vingt-sept langues, réduit comme tous les proscrits à la portion congrue, donnait alors des leçons de français dans une école de filles du sud de Londres. Traversant un matin un corridor pour se rendre à sa classe, il entendit des supplications suivies d’un bruit ressemblant à ce que nos pères appelaient une cinglade, et nous, une forte fessée. Or, comme les jeunes élèves de l’école n’avaient pas moins de douze ans, le châtiment lui parut si extraordinaire en raison de la pudibonderie anglaise qu’il prit, avec toutes sortes de précautions, des informations sur la nature de ce bruit insolite, près de la sous-maîtresse assistant à son cours.