Ces gentlemen, du reste, une fois arrivés à leurs fins, ne se piquent pas plus que leurs maîtres de constance ni de courtoisie. La fille d’un baronnet du Middlesex ayant pris pour époux légitime l’automédon paternel, ce butor, avant même l’échéance du premier mois de la lune de miel, traita sa jeune épouse plus mal que ses chevaux, car elle fut obligée d’implorer, contre le seigneur de son choix, la protection de la magistrature, qui, moins ici qu’ailleurs, ne l’accorde gratis.

Cependant, dans toutes ces histoires de prétendues séductions, ces enlèvements de majeures et ces détournements de mineures par une indélicate livrée, les plus coupables, assurément, ne sont-elles pas, neuf fois sur dix, les enlevées, les détournées, les séduites ?

Pour qu’un domestique ose s’enfuir avec la femme ou la fille de son maître, quels encouragements n’a-t-il pas dû recevoir au préalable ! Et que d’artifices a dû user la séduite, pour provoquer les audaces et faire taire, je ne dirai pas les scrupules, mais les appréhensions et les craintes du séducteur, dans ce pays surtout, où l’offense à la pudeur d’une dame est punie d’une façon draconienne !

Pas n’est la coutume du groom de s’installer au salon ni au boudoir ; il faut donc, si l’on veut flirter, aller le chercher à l’office, ou l’appeler bien souvent par le petit escalier ; l’exciter et l’encourager ferme, mettre clairement les points sur les i et les étincelles dans les yeux.

Mais pourquoi des laquais, quand il serait si facile de saisir dans le tas complaisant des soupirants et des mashers ? C’est que soupirants et mashers sont gens compromettants et peu discrets d’habitude ; en outre, ils ne sont pas toujours présents, ont moins d’occasions, et le laquais se trouve à point au moment psychologique. De plus, la journée des Anglaises riches est un complet désœuvrement. A la campagne, surtout, que faire à moins de flirter et s’il n’y a personne que John ou Bob, et que John et Bob soient des gaillards de mine avenante et d’amoureuses dispositions, on flirte avec Bob ou John, suivant l’axiome bien connu que faute de grives on prend des merles, ce que l’on traduit ici par la moitié d’une poire vaut mieux que pas du tout.


L’illustre auteur de l’immortel Tom Jones, Henry Fielding, que Walter Scott appelait le créateur du roman anglais, et qui, ayant usé sa trop courte vie à lutter contre le puritanisme étroit et l’abominable hypocrisie de ses compatriotes, n’est pas ici en odeur de sainteté, a raconté dans un amusant chapitre des Aventures de Joseph Andrews, parues en 1742, les assauts d’une grande dame sur son valet de chambre.

Le chapitre est intitulé : la Mort de sir Thomas Boob, avec la Conduite de sa veuve aimante et désolée et la grande Pureté de Joseph Andrews. Joseph Andrews est le valet en question, et vous allez voir la dame à l’œuvre. Son mari est mort et pendant six jours la veuve inconsolable est restée enfermée dans sa chambre, comme si elle était atteinte elle-même d’une maladie mortelle. Sont venues, il est vrai, trois ou quatre de ses amies qui ont joué avec elle aux cartes ; mais ce remède ne suffit pas pour combattre sa douleur. Elle prend donc un parti décisif, et, le septième jour, elle sonne le digne Joseph, lui ordonnant d’apporter sa bouillote. Je laisse parler l’auteur :

« La dame, étant au lit, appela Joseph près d’elle, lui dit de s’asseoir, et, ayant accidentellement posé sa main sur la sienne, lui demanda s’il avait jamais été amoureux.

» Joseph répondit avec quelque confusion, qu’il avait bien le temps, à son âge, de songer à de telles choses.