Imaginez une jeune amazone forte en santé, mais faible en expérience, surexcitée par les capiteuses odeurs printanières, stimulée par un temps de galop, émotionnée par de récentes lectures ou les yeux ardents de cousins amoureux mais timides, chevauchant dans un bois, seule à seul avec un jockey entreprenant, et dont une culotte en peau de daim rehausse la prestance et la vigueur.

John aide miss ou mylady à descendre et à monter, lui donne respectueusement quelques petits conseils équestres ; il dit son mot, on l’encourage. Pendant que personne n’est là, on peut bien mettre la respectabilité de côté et s’amuser des histoires du groom, et il en sait de belles sur les gens de mylord A… et la femme de chambre de lady Z… Les cancans de l’office ne restent pas en arrière des médisances du salon. John raconte bien, et n’est pas si bête qu’il en a l’air. Quand il place le pied de miss ou mylady dans l’étrier, il sait faire comprendre combien il le trouve mignon, et combien aussi l’habit de madame se moule divinement sur de puissants reliefs. Ah ! mon Dieu ! John est un homme, après tout, et si bien dans sa culotte collante !

Eh quoi ! vous vous récriez ? Il n’en faut pas davantage, cependant. Et la preuve qu’il n’en faut pas plus, c’est que les cas de séduction de John sur miss ou mylady sont nombreux et pressés. Il ne se passe guère de mois qu’on ne raconte l’elopement d’une dame ou d’une demoiselle de qualité avec son domestique. Il y a même une époque toute spéciale pour cela,

Le temps où le pinson

Mignotte sa pinsonne…

et qu’on appelle elopement Season, saison des enlèvements.


A l’heure où j’écris ces lignes le West of England est encore tout atterré d’un scandale de ce genre, une dame du plus haut monde ayant échangé son mari contre son cocher ; et, dans la Cornouailles, voici qu’une jeune et belle miss, fille du principal magistrat du comté, disparaît avec le groom du papa. Dans la même semaine, une autre young lady, élégante et accomplie, disent les journaux qui relatent le fait, se lance dans le vaste monde, avec l’ami de son cœur, jeune écuyer aux gages qui la suivait dans ses promenades équestres.

Mais ce n’est pas toujours au salon que les Lovelace de l’office ou de l’écurie vont chercher leur douce Clarisse. On en voit de moins présomptueux passer à la salle d’étude.

Tout récemment, une poétique institutrice leva le pied avec le groom de sa jeune élève. Mais son bonheur fut de courte durée, hélas ! comme tous les bonheurs ! le temps de manger ses économies (à elle, bien entendu) c’est-à-dire le nombre de jours que vit une rose ; et quand il ne lui resta plus que les deux yeux pour pleurer, le larbin séducteur mais ingrat l’engagea avec un calme et un sang-froid vraiment britanniques à les porter à Belzébuth.