»  — Madame, cria Joseph, j’espère que Votre Seigneurie ne s’offensera pas si je persiste à affirmer mon innocence ; mais je jure par tout ce qui est sacré que je n’ai jamais été plus loin que donner des baisers.

»  — Des baisers ! dit la dame avec un grand trouble et plus de rougeur sur ses joues que de colère dans ses yeux ; et vous n’appelez pas ça un crime ? Des baisers, Joseph, mais c’est le prologue de la pièce. Puis-je croire qu’un jeune drôle de votre carrure et de votre tempérament se contente de baisers ? Non, Joseph, une femme qui accorde des baisers, accorde davantage ; et je me tromperais grandement sur votre compte si vous vous étiez arrêté là. Que penseriez-vous, Joseph, si je vous autorisais à me donner des baisers ?

» Joseph répondit qu’il préférerait mourir que d’avoir une telle pensée.

»  — Et cependant, Joseph, continua-t-elle, des dames ont permis à leurs laquais de ces familiarités, et des laquais, je vous l’avoue, qui ne vous valaient pas, des laquais qui n’avaient pas la moitié de vos attractions ; — car de telles attractions excusent presque la faute. Dites-moi donc, Joseph, si je vous autorisais de telles libertés, que penseriez-vous de moi ? Parlez franchement.

»  — Madame, dit Joseph, je penserais que Votre Seigneurie condescendrait à beaucoup s’abaisser.

»  — Peuh ! fit-elle, c’est ce dont je n’ai à rendre compte qu’à moi-même ; mais n’insisteriez-vous pas pour avoir davantage ! Vous contenteriez-vous d’un baiser ? Une telle faveur ne vous mettrait-elle pas tout le corps en feu ?

»  — Madame, dit Joseph, s’il en était ainsi, j’espère que j’aurais assez d’empire sur moi-même pour m’empêcher de commettre quelque chose de contraire à la morale… »

Tout cela est vrai, achevé, et cette haute comédie de mœurs laisse bien loin en arrière les platitudes sentimentales, les fades et irréprochablement morales billevesées à grand succès du roman anglais moderne.

Je dis moderne, car cette littérature incolore, qui semble créée tout exprès pour des filles de clergyman, est de date récente et fut mise à la mode par la reine Victoria, qui, on le sait, a frappé la nôtre d’ostracisme de la façon la plus absolue. Jamais sa royale main ne s’est souillée au contact d’un de nos livres, tant est grande son aversion pour la littérature française in all its branches, dans toutes ses branches. M. Ohnet lui-même est compris dans cette réprobation. Immoral, improper, shocking, objectionnable, tels sont les qualificatifs donnés par Sa Majesté à tout ce que vous pouvons écrire. Nous sommes jugés en bloc, et c’est sans appel.

Consolons-nous en pensant que nos écrivains les plus « grivois » pourraient aller de l’autre côté de la Manche chercher leurs devanciers ; que toute la littérature anglaise du XVIe siècle, Shakespeare en tête, est des plus objectionnables ; que celle du XVIIe et du XVIIIe, y compris le théâtre, dépasse en immoralité la nôtre, et que les plus grands noms, Milton, Fielding, Sterne, Swift, Dryden, Byron, se sont servis de mots que l’on n’ose prononcer et ont représenté des scènes « que l’on ne saurait voir ».