» — Comment, deux schellings par semaine pour travailler tout le jour comme une esclave ! Moi je ne travaille pas, je m’amuse ; j’ai de belles robes et je gagne beaucoup d’argent !
» J’ai observé les allées et venues de ces petites filles, appartenant généralement aux plus basses classes des quartiers de Newport Market, Bedford ou Seven Dials, en ce qui concerne ma division. On les voit d’abord errer deux par deux, très pauvrement mises, avec un mauvais mouchoir de couleur sur les épaules ; quelques jours après, je remarque que le costume est un peu plus soigné, et enfin paraissent les chapeaux à plumes et les vêtements de soie et de satin. »
Un certain nombre poussent dans les rues, les squares, et les parcs — si le parc n’est pas éloigné du logis — de petites voitures d’enfants, avec un ou deux, quelquefois trois marmots attachés à leurs jupes. Elles peuvent ainsi échapper pendant plusieurs heures à la surveillance des parents ou des maîtres, flirter à leur aise et accepter des rendez-vous. Le perambulateur et les marmots attendent à la porte de l’allée où a disparu la petite servante ou la grande sœur pour satisfaire un prétendu besoin pressant. Ces enfants sont viciés dès le plus bas âge, et le séducteur, si séduction il y a, n’a qu’à se baisser pour ramasser sa proie.
— Un membre du comité, lord Leigh, demande si, dans les logis où ont grandi ces filles, les deux sexes ne sont pas mêlés.
« Généralement, filles et garçons couchent dans la même chambre, avec le père et la mère, qui, eux-mêmes, vivent en état irrégulier.
» Souvent une femme délaissée par son amant avec deux ou trois enfants et quelquefois davantage, s’associe à un veuf qui, de son côté, traîne une nichée de fillettes et de garçonnets. Tout cela cohabite ensemble, n’ayant qu’une couche unique qu’on dédouble pour la nuit. Les filles du veuf vont avec les fils de la nouvelle belle-mère, et vice versa et souvent l’aînée de toute la bande n’a pas dix ans. Le plus grand nombre de ces filles, sitôt leur nubilité, s’empressent de quitter le toit familial pour se mettre avec quelque jeune rufian du voisinage.
» — J’en ai encore eu un exemple ce matin, dit le superintendant de Saint-James. Deux garçons de quinze à seize ans furent amenés à mon poste de police pour tentative de vol. Comme toujours en pareil cas, nombre de polissons et de voyous se groupèrent, attendant la voiture cellulaire pour y voir monter les prisonniers. Dans le tas je remarquai une petite fille très proprement mise et chaussée de luxueuses bottines à hauts talons, montantes et boutonnées jusqu’à mi-jambes. Les jupes, très courtes, descendaient à peine au-dessous du mollet. Une polonaise bien taillée serrait sa taille, et ses cheveux bouclés ondulaient sur ses épaules. Je m’approchai et essayai d’entamer la conversation. Elle vit bien que j’étais de la police, et me répondit qu’elle attendait pour voir sortir du poste son homme. Je dis alors : « Lui est-il arrivé une fâcheuse histoire ? Marchons un peu, nous allons causer. » Je flairais quelques renseignements intéressants à ajouter à ceux déjà recueillis pour apporter à Vos Seigneuries ; mais elle se méfiait trop de moi. « Oh non, dit-elle, oh non. » Je remarquais qu’elle avait ses doigts couverts de bagues. Une enfant si jeune !
» Lord Cairns. — Quel âge paraissait-elle avoir ?
» — A peine treize ans.
» — Et vous ne l’avez pas questionnée davantage ?