Persuadées de ces axiomes ; que la jeunesse n’a qu’une saison, que le temps est de l’argent, que l’on doit profiter de l’un et ne pas gaspiller l’autre, et que la première condition, pour atteindre un but, est de se mettre immédiatement en route par la ligne la plus directe, les jeunes Anglaises n’ont pas tergiversé.
Or, le but à atteindre est, pour les demoiselles à marier, le mariage, et pour les autres, l’amour. Ceci entendu et bien compris, en avant ! Plus tôt partie, plus vite arrivée. Ne comptant que sur elles, — les papas et les mamans n’ayant qu’une faible voix au chapitre et ne prenant pas, comme chez nous, la mauvaise habitude de s’immiscer dans les affaires où ils ne sont pas conviés, — les demoiselles s’approvisionnent de précautions et s’arment pour la bataille de la vie et la conquête de l’époux. Laissez-les se démener ; elles s’entendent à la besogne, et s’il y a des chutes et des blessures en champ clos, c’est, neuf fois sur dix, le vainqueur qui est le véritable vaincu, et en ce cas il paye la casse. Ah ! elles ne sont pas si niaises que les nôtres, les fillettes anglaises ! Convaincues, comme le sage Vicaire de Wakefield, que les jours de flirtation, sont les plus heureux jours de la vie, elles veulent, et elles ont raison, de bonne heure en jouir ; aussi à peine ont-elles vu quatorze fois fleurir les primevères qu’elles cherchent à s’assurer d’un cœur. Et il faut se hâter ; nombreuses sont les rivales : pour un seul Acis au moins trois Galatées.
Ce ne sont donc pas les atermoiements et les lenteurs du Voyage au Pays de Tendre, les sentimentales promenades de Soupir à Petits Soins, les haltes à Doux Espoir et les séjours forcés au port de Mélancolie, pour s’embarquer ensuite sur la mer de Désespoir. Les excursions amoureuses tournent rarement au tragique. Ce qui peut arriver de pis, c’est la justice de paix ou quelque chose d’analogue pour le compagnon de route ingrat, laquelle le condamne généralement à payer les frais du voyage sentimental. Après celui-ci un autre. Un de perdu, deux de retrouvés. Le tout est d’être habile.
De jeunes personnes sans patrimoine se font ainsi d’honnêtes dots.
La jolie actrice miss Fortescue se fit donner dix mille livres sterling (250,000 francs) par un lord lâcheur, sans qu’il y eût eu le moindre accroc à sa robe d’innocence.
On comprend que dans ce pays pratique il faille aller pratiquement, et sur cette terre de pudeur marcher avec décence. Églantier, lilas, pensée, pervenche ont un langage éloquent pour entamer sous l’œil de tous une conversation amoureuse ; mais soupirants et flirteuses n’ont constamment un bouquet en main, pas plus qu’un parterre en poche ; en revanche ils y ont un mouchoir ; et même, si cet indispensable manque, un journal, ou le moindre papier fait l’office.
Ce moyen de converser publiquement sans que personne que l’intéressé n’y voie goutte, de s’entendre dire « je t’aime » sans en avoir l’air, et de donner un rendez-vous sans se croire obligée de rougir, est tellement simple et explicite que les intelligences les plus rétives le saisissent du premier coup, et qu’il ne laisse au mari que l’on convoite ou à l’importun dont on veut se défaire aucun sujet d’erreur.
Aussi, on peut affirmer que ce jeu est vraiment populaire. La fille du savetier en connaît le secret comme la fille du pair, et en même temps que la petite pensionnaire s’y essaye au salon, la petite souillon le répète à la cuisine.
Pas de fillette qui ne sache mieux que sa grammaire ce syllabaire de maçonnerie d’amour, permettant de dire à l’impatient cousin : « Je t’attends ce soir » en même temps que l’on présente un front impassible au baiser maternel.
Je ne saurais trop le recommander à celles de mes jeunes compatriotes qui ont tout particulièrement besoin d’être déniaisées et de s’échapper de temps à autre de l’atmosphère des jupes familiales, en attendant qu’on les livre à l’idéal que les parents sages ont fait passer dans leurs rêves de vierge : un mari cossu et mûr ; fonctionnaire et décoré.