On a dit souvent que l’Angleterre en embrassant les principes de la Réforme y avait trouvé l’occasion de développer son indépendance d’esprit. Mais à part les plus grandes audaces possibles en matière de sectes où donc prend-on l’indépendance d’esprit des Anglais ? Rien au contraire de plus routinier, de moins intellectuellement hardi, de plus imitatif.
En religion — je mets à part le nombre infiniment restreint que Charles Bradlaugh a entraîné à sa suite dans les champs de la libre-pensée — la Grande-Bretagne est à peu près aujourd’hui ce qu’elle était au temps de Cromwell, de Knox, de Wesley, enserrée dans un étau qui retient et écrase toute grande idée, ne laissant place qu’à l’esprit de prosélytisme et à la rage des controverses bibliques.
Ne pas être religieux, c’est être mal élevé. Un gentleman ne peut et ne doit pas être libre penseur. Le credo anglican est le credo de tout homme qui veut être respectable. Un libre-penseur quelque haut placé qu’il soit perd toute considération dans ce qu’on appelle la bonne compagnie.
En politique ? Que dire d’une nation où il suffit de se déclarer républicain pour être aussitôt mis à l’index comme manquant à la première condition de respectabilité qui est le dévouement et l’admiration pour sa gracieuse Majesté la reine !
Et pour le reste tous se copient ou du moins cherchent à se copier, de bas en haut.
II
Imiter les autres, faire comme tout le monde ; voilà le but. Refouler ses élans, cacher ses sentiments, dissimuler ses impressions, car élans, sentiments, impressions, peuvent faire sortir de la gravité prescrite. « Une grande pensée dans le langage, dit un écrivain anglais, P. G. Hamerton, paraît improbable chez nous, parce que nous évitons si soigneusement d’exprimer quoi que ce soit ressemblant à des sentiments élevés, que de tels sentiments seraient vraiment extraordinaires dans un dialogue. »
Mais pour les puérilités que d’engouement ! Le cricket, le football, les noms des vainqueurs des boat-race, sont des sujets de conversation jamais épuisés.
Dernièrement les journaux de Sport racontaient la vie et la mort d’un chien fameux. Les colonnes de tous les organes sérieux reproduisirent ces articles avec force agrément et longs commentaires. Qu’était ce chien ? Qu’avait-il fait pour fixer ainsi l’attention du public, remuer une presse, l’oracle du monde. Rien de plus que les autres chiens, il avait bu, mangé, chassé, s’était battu, avait hurlé à la lune, couru la chienne, flatté son maître, aboyé après les mendiants, rongé les os, gratté ses puces, mais c’était le chien d’un lord, un chien respectable, et dont tout Londres avait été engoué dans le temps, parce qu’il avait gagné un prix à une exposition quelconque ou à un combat de chiens. Et non seulement la noblesse et la gentry, mais la petite bourgeoisie, les boutiquiers, les commis de la banque et d’épicerie ne s’abordaient dans la rue qu’en se disant, après toutefois s’être fait part de leurs impressions sur le beau temps ou la pluie : « Vous savez, ce pauvre Black est mort ? — Oui, ripostait l’autre, c’est bien triste », car il était respectable de montrer qu’on s’intéressait, comme tout le monde, au sort de l’illustre Black.
Deux graves personnages sont assis dans un parc. L’un est chanoine de la haute Église, l’autre un savant professeur de l’université d’Oxford. Ils sont là depuis plus de deux heures, causant avec une animation de jeunes. Sans doute ils traitent quelque point important de l’histoire ou de la science. Erreur ! ils discutent les différents coups d’une partie de cricket qui se joue sur la pelouse voisine, et le soir les trouvera à la même place discutant ou absorbés. Je leur fais l’honneur de croire qu’ils se soucient au fond d’une partie de cricket comme d’une guigne, mais il ne serait pas respectable, sans doute, de ne paraître vivement s’intéresser à un jeu national.