C’est surtout en Angleterre que l’on prête aux choses reçues par la mode, adoptées par la gentry un engouement factice et une passion conventionnelle atteignant les dernières limites de l’absurde.

Un jour, après un accident, la princesse de Galles boita, toutes les Anglaises de bon ton se mirent à boiter et conservèrent fièrement leur claudication tant que dura celle de la princesse. A la suite d’une névralgie, une haute dame dut se faire couper les cheveux, aussitôt l’on vit une partie des Anglaises tondues… Un marchand qui veut se défaire d’un rebut de magasin n’a qu’à lui coller une étiquette déclarant que l’objet invendable a été remarqué et admiré par la reine ou le prince de Galles ; aussitôt les amateurs se pressent, admirent et enlèvent !

III

En morale comme en toilette le dehors, l’extérieur, ce qui se voit, tout est là, et il n’y a rien de plus. Grattez cette écorce, vous trouverez la moisissure ; levez ces oripeaux de velours et de soie, vous avez le haillon. Voici sur cette gorge de superbes dentelles, écartez-les, la chemise est sale. Troussez cette jupe festonnée de guipure, le jupon est crotté. Et dans certaines classes, tous se ressemblent, hommes, femmes, fillettes et garçonnets ; les bébés seuls sont mieux tenus qu’ailleurs. Qu’ai-je dit ? Tous ! C’est tout qu’il faut mettre à la place, car tout est marqué à ce cachet : « Paraître ». Le dessus, le dessus ! Qu’importe le dessous !

Voyez sur cette table, ces riches albums dorés sur tranche avec une couverture de nacre, d’ivoire sculpté ou d’or. Ils valent assurément dix louis. Prenez-les. L’illusion cesse. Le dessous non exposé est en vulgaire maroquin, le papier de qualité inférieure. Un côté seul a demandé le travail de l’artiste, celui qui paraît. Ce que vous estimiez deux cents francs, regardé à l’envers, ne vaut plus cent sous.

A la fenêtre du rez-de-chaussée des petites maisons bourgeoises, l’objet le plus beau de la chambre est en vue, sur un guéridon. C’est une luxueuse bible de famille, un vase, une statuette, une pendule dont le cadran fait face à la rue.

Dans les pauvres familles d’artisans, on étale jusqu’à des jouets, cadeaux de quelque parrain ou d’une tante aisée : navires, arches de Noé, poupées, chalets suisses sont offerts à l’admiration publique. Huit jours avant Christmas, tout ménage à enfants expose vaniteusement à sa fenêtre son arbre de Noël.

Il semble que chacun s’efforce d’exciter l’attention du passant et l’envie du voisin : « Regardez comme je suis riche et comme nous faisons bien les choses ici. » De même, la conduite extérieure crie à tous : « Voyez comme je suis vertueux. »

Richesse ou du moins aisance et vertu, deux conditions de la respectabilité.

« La position sociale d’un Anglais dépend beaucoup du nombre de domestiques qu’il a, et il ne lui est pas possible de jouir d’une considération exempte de toute équivoque, sans un établissement complet. Il n’est pas rare de voir, surtout dans le Nord, des Squires entretenir douze à quinze domestiques ; je connais quelques maisons où il y en a trente, et tous les soirs à la prière vous pouvez admirer une véritable congrégation de servantes et de laquais. Il y a une maison dans le Yorkshire où, lorsque la famille est at home, on ne compte pas moins de cent domestiques. Utiles ou non, ils sont considérés nécessaires à la dignité, et comme dans de telles matières tout dépend de l’opinion, ils sont nécessaires. En France, personne ne s’inquiète du nombre de servantes que vous avez[5]. »