Il pensa que la jeune fille s'était endormie, et comme il écoutait, croyant saisir un bruit léger, il entendit dans le lointain, du côté de Djenarah, les premiers coups de fusil annonçant la sortie des gens de la noce.
Alors, il frappa de nouveau et plus fort, répétant:
—Afsia! Afsia! C'est moi.
L
lle ne se leva pas; elle ne fit aucun mouvement. Cette voix la clouait au sol. Elle n'éprouvait qu'une sensation, celle de ses entrailles qui se tordaient, et de son cœur qui battait si fort que sa gandourah en marquait les sauts. Ses yeux agrandis par l'épouvante, restaient fixés sur la porte, et à contempler son visage, on eût dit que le sceau dont sont stigmatisés les infidèles qui ne voient ni n'entendent, venait d'être posé sur ses oreilles et sur ses yeux.
Elle se disait: «Je vais mourir», et elle attendait la mort. Mais comme Mansour redoublait ses appels avec inquiétude d'abord, puis avec colère, elle implora du regard le spahis et le vit debout, immobile et fronçant son épais sourcil. Pâle comme elle, et les yeux fixés sur la porte ébranlée, il sortait lentement d'un fourreau de cuir rouge, un de ces longs couteaux à lame rayée, que forgent les armuriers Kabyles, et qui en un tour de main détachent des épaules la tête la mieux rivée. Il avait déjà fouillé la chambre et s'était assuré qu'il n'était d'autre issue que la porte de l'escalier conduisant à l'oda de la jeune fille. Mais là, pas d'échappée possible, car les deux fenêtres grillées étaient à peine assez larges pour laisser passer la tête d'un enfant. Il le savait; il avait étudié le haouch du dehors et n'ignorait pas qu'en cas de surprise, il lui faudrait livrer bataille, lutter de force, ou lutter de ruse. Il prit vite son parti, et, posant un doigt sur sa bouche pour commander le silence, se dirigea vers l'escalier, écarta le fondouk et disparut.