—Je ferai comme tu le désires. Mais je veux entendre de ta bouche le nom de celui qui m'a jeté aux flancs de Meryem.
—Ton insistance me peine. C'était assez d'humiliations en un jour. Que veux-tu faire de ce nom?
—Le maudire!
Mansour courba la tête. Mais, se redressant tout à coup, il regarda son fils en face:
—Écoute, dit-il. Je vois à tes paroles et plus encore au feu de tes yeux que tu sais la vérité. Tu as raison, tu ne me dois rien que la haine. Celui qui sème l'ivraie ne doit compter que sur une récolte d'ivraie.
Mais entends ceci. Celle que tu vois, éplorée et écoutant avec épouvante se déchirer le rideau que j'avais mis entre elle et les immondices de la vie, celle-là est la fleur la plus suave de la plaine, et jamais, de la mer aux flots bleus jusqu'à celle qui roule ses vagues grises au-delà des palmiers, les croyants et les giaours n'ont vu pareille merveille. Elle est souillée par toi, mais tu peux en effacer la souillure. Je te la donne. Prends-la. En te la donnant de plein gré, je m'acquitte de tout ce que je pouvais devoir au fils de Meryem. Adieu.
Il dit, et, baissant ses yeux farouches, il s'assit sur la natte de jonc. Et, détachant de son cou le chapelet à grains d'ivoire, seule relique qui lui restât de son père, il l'égrena fiévreusement, murmurant d'une voix rauque «Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!». Il essayait ainsi de faire taire sa pensée et de rester sourd à l'agonie de son âme.
L'accent douloureux vibra jusque dans le cœur d'Afsia, et elle se prosterna à ses pieds, suppliante.
—Non! garde-moi. Je ne veux pas aller avec lui. Permets-moi de rester ici, je serai ta servante... ta servante seulement, Mansour.
Mais lui, s'enveloppant dans son infortune comme dans une écorce de chêne, où heurtaient vainement les sanglots: