XIII

ur ces entrefaites, deux cavaliers des Nememchas arrivèrent un matin. Ils avaient chevauché toute la nuit, car les nouvelles étaient d'une nature grave.

Le cheik et les hommes du douar allèrent à leur rencontre pour leur souhaiter la bienvenue et les conduire à la tente des hôtes.

Les femmes avaient préparé le dar-diaf, étendu les larges tapis à laine épaisse et soulevé sur leurs piquets les coins de la tente pour établir des courants d'air et entretenir la fraîcheur. Des alcarasas à terre poreuse contenant une eau limpide se balançaient aux cordes de poil de chameau, réjouissant la vue des voyageurs altérés.

Ils s'étendirent à l'ombre, et quand ils se furent abreuvés d'eau et du lait qu'on leur présenta dans des settlas de fer étamé, qu'ils eurent cassé quelques galettes de dattes et de farine d'orge, en attendant le couscous qui cuisait, les hommes s'assirent en cercle autour d'eux et ils parlèrent.

Mauvaise nouvelle; il s'éleva de douloureuses exclamations. Le caïd Hasseim, beau-frère d'Ahmed-ben-Rahan, envoyait prévenir de l'approche des Roumis.

Déjà ils campaient dans la plaine de la Meskiana et en tel nombre que les envoyés affirmaient qu'un grain d'orge n'aurait pu tomber du ciel sans rencontrer une de leurs têtes maudites, et que leurs tentes blanchissaient la plaine comme la neige dans les rigoureux hivers.

C'était la grande malédiction.

—Qu'avons-nous fait aux Roumis, s'écria le cheik; que nous veulent-ils? Nous sommes des hommes de paix et ne demandons qu'à vivre tranquilles avec nos troupeaux. Nous ne devons rien à personne; nous ne voulons rien de personne. Ceux du Souf qui ont dix fois conduit nos moutons vers le Nord, peuvent encore se souvenir de l'année où le nom des Roumis a frappé leurs oreilles; et avant cela nous ignorions qu'au-delà de la mer bleue il existât des Francs; et maintenant les voilà établis en maîtres sur le sol de nos pères. Ils détruisent nos moissons, volent nos troupeaux, brûlent nos palmiers, ruinent nos douars, sous prétexte que des Turcs d'Alger, inconnus de nous, ont, il y a vingt ans, attaqué leurs navires. Que demandent-ils? Leur pays est, dit-on, riche et fertile, leurs plaines produisent en abondance du blé et de l'orge, ils possèdent des jardins magnifiques, des cités opulentes et nombreuses; nous, nous sommes pauvres. Nous n'avons rien que la grande plaine nue. Que viennent-ils donc chercher dans nos sables? De l'argent! Nous n'en avons guère, mais afin de les éloigner nous leur enverrons nos épargnes, car ils sont les plus forts. Qu'ils nous laissent en paix!