—Arrêtons-nous à quatre cents, dit froidement Mansour, c'est déjà une somme. Cela fait deux mille francs, comme comptent les Roumis, et l'on ne donne plus guère ce prix pour une fille dont on a goûté les primeurs.
—Homme, s'écria Ladgar, frémissant de colère, tu mens! Qui t'a dit qu'elle s'était livrée à moi? Qui t'a dit que j'avais fait autre chose que baiser le velours de sa joue rougissante et le bas de sa gandourah? Que la malédiction du Prophète tombe sur ta tête, ô toi, qui insultes de tes jugements téméraires la Perle de Msilah!
Mansour sourit de nouveau devant cette indignation furieuse. Elle lui mettait la joie au cœur: «Je ne me suis pas trompé, elle est vierge», pensa-t-il. Et tout haut:
—Ta colère me plaît, fils d'El-Arbi; j'aime voir défendre l'honneur des femmes. Cela montre un homme de cœur. D'ordinaire, ceux de ton âge en parlent avec dédain. Les amours dans les oasis et les ksours sont faciles; et parce qu'ils n'ont pas respecté leur fiancée, les jeunes hommes disent: «Il n'en est pas de respectable.»
Mais nous autres, qui avons plus vécu, et heurté vainement à bien des portes, nous savons la vérité. Oui, par Allah, il est des filles honnêtes, et celle du Muezzin est du nombre. Elle vaut les quatre cents douros!... Quatre cents douros! Cela se compte pourtant, et cela fait poids et est long à amasser! Songe que son père a pris d'elle bien des soins, espérant qu'un jour viendrait où il en toucherait la récompense. Chaque peine mérite salaire. Et la virginité d'une fille ne se garde pas sans plus d'une veille, d'une inquiétude et d'un souci. Tout semeur doit récolter; celui qui sème le bien comme celui qui sème le mal. Le Muezzin a semé une merveille; veux-tu le priver de sa moisson?... Fils d'El-Arbi, ton père était un homme intègre. Il disait: «A chacun le sien.» Il avait une parole droite, et dans ses actions allait droit devant lui. N'es-tu pas de sa race? Alors, pourquoi prendre des chemins tortueux? Pourquoi tenter de frustrer ce vieillard de ses espérances? Pourquoi lui voler du même coup son enfant et sa sadouka? Ah! il est toujours aisé de séduire une vierge et de l'entraîner dans une voie obscure. Les anciens ont dit à la femme: «Tu quitteras ton père et ta mère pour suivre ton époux.» Mais ces prescriptions étaient inutiles, car elles sont écrites dans la Loi de Nature: «Toute fille quittera père et mère pour suivre le premier venu qui est entré dans son cœur.» C'est donc pour toi une victoire facile, mais ce qui le sera moins, c'est de chasser le remords. Le remords! sur la tête sacrée du Prophète, n'apprends jamais à le connaître. C'est le venin jeté sur les fleurs de la vie. Il les souille et empêche d'en goûter les parfums. Oui, après les premiers transports, la vieille honnêteté que tu tiens de ton père El-Arbi se révoltera à la pensée des quatre cents douros, prix de la sadouka volée au vieillard.
—Je crois que tu as raison, homme.
—Inaugureras-tu par la fraude l'ère de ton amour? En même temps que ton premier baiser, ton nom sera-t-il inscrit dans le Siddjin[8] avec ceux des fourbes et des prévaricateurs? Le dol sera-t-il le djinn qui présidera à ta nuit de noces? J'en jure sur ma tête et sur la tienne, même dans les bras de ta jeune épouse, tu sentiras sur tes épaules le poids des écus volés.
—Tu es de bon conseil; parle, je suivrai tes avis.
—Je n'ai qu'à te réitérer mes offres. Je te l'ai dit; je voulais t'emmener au pays des nègres. Si tu veux ton bien toi-même, tu me suivras et nous reviendrons avec la sadouka de ta fiancée.
—Combien de temps durera ce voyage?