Errant dans la forêt de colonnes de la vieille mosquée d’Abderahman, il me semblait voir surgir dans de longues allées solitaires les fantômes du passé. Les majestueux Maures traversent silencieusement les nefs et vont s’agenouiller devant le Mihrab, le saint des saints, chapelle sacrée, rêve d’Orient. Tout à coup, dans les profondeurs mystérieuses, éclate le bruyant orchestre de la musique catholique. Les notes de l’orgue déchirent le religieux silence. Là, dans le temple chrétien auquel le temple musulman forme en quelque sorte un vestibule circulaire, se célébrait en grande pompe je ne sais quelle cérémonie.

Dans les opulentes stalles du chœur, derrière les flamboiements du maître autel et les ferronneries dorées, au milieu des fleurs, des cierges, des statues, des nuages d’encens, une troupe de prêtres à l’air ennuyé entonnaient leurs tintamarresques prières. Mais ils jouissaient seuls de leur propre bruit, de leur pompe, de la splendeur ambiante. Pas un fidèle ne faisait chorus ; pas de jolie dévote accroupie sur les dalles jouant de la prunelle et de l’éventail, pas une manola ne caressait les beaux et gros chanoines du rayon de ses yeux veloutés.

En vain les éclats retentissaient dans la cathédrale, appels désespérés à la foi fuyante, en vain l’orgue lançait ses notes les plus saintement endiablées. Rien ne venait. Les acteurs en furent pour leur parade, la salle resta vide. Un vieux mendiant lépreux au profil sémitique qui dévorait une tranche de chorizo à côté d’un pilier fut avec mon compagnon et moi le seul spectateur de la représentation. Et je pensais aux malédictions qui semblent parfois peser sur les races comme sur les familles, inconscientes cependant des crimes ou de l’imbécillité des ancêtres, et je me dis : C’est le châtiment.

Les autres mosquées, que sont-elles devenues ? Un tremblement de terre les a, paraît-il, détruites en 1589. A chaque pas dans les ruelles on aperçoit sous d’épaisses couches de plâtre de délicates sculptures, les fines lignes de l’ogive musulmane, seul vestige d’un ancien lieu de prières devenu hangar, grange, magasin ou écurie.

Comme pour Tolède, la description de Cordoue demanderait vingt chapitres ; mais ces descriptions ont été faites cent fois, et après celles de Théophile Gautier rien ne peut plus être dit. Aussi ne sont-ce que des impressions que j’essaye de rendre.

Moyennant un laissez-passer métallique, une vieille maugrabine nous fit les honneurs des jardins de l’Alcazar,

Délices des rois maures.

Amas d’orangers, de citronniers, de grenadiers, de buissons de fleurs, coupés par de petits chemins couverts de treilles, le tout arrosé et rafraîchi par une canalisation savante et cette recherche constante de l’ombre particulière aux jardins du Midi. Les bocages mystérieux, les parfums capiteux des fleurs, la tiède atmosphère vous pénètrent d’une langueur étrange, et l’on sent combien, sous ces berceaux enchantés, les voluptueux rois maures devaient aimer à s’y décharger avec l’esclave favorite des soucis du pouvoir. Cependant l’exiguïté relative de ces jardins contraste trop avec la magnificence orientale pour que je ne soupçonne pas les Espagnols d’en avoir mutilé la plus grande partie.

Quant aux Alcazars, le vieux et le neuf, viejo et nuevo, le premier n’offre de remarquable que les souvenirs qui s’y rattachent, et le second sert de prison.

C’est non loin de là qu’Abderahman fit élever à la plus aimée de ses maîtresses, la belle Zohrah, un palais qui n’a d’égal que dans les contes des Mille et une Nuits. Quarante colonnes de granit, douze cents de marbre rare soutenaient et décoraient l’édifice. Les murs des appartements étaient couverts de plaques d’or ouvragé ; ceux du boudoir où l’odalisque attendait son seigneur également couverts d’or incrusté d’arabesques en pierres précieuses ; des animaux fantastiques en or massif versaient jour et nuit, dans des bassins d’albâtre, des flots d’eau parfumée, où de jeunes esclaves chrétiennes, aussi belles que nues, venaient aider aux ablutions du maître.