Je ne sais si, comme MM. les chimistes le prétendent, ce vent est excellent pour l’hygiène ; il est en tous cas bien mauvais pour le nez.
D’ailleurs, pas plus que nombre de Parisiens, les Cordovans ne paraissent doués de nerfs olfactifs fort sensibles. Un luxueux café étale ses tables encombrées de clients dans ce vilain voisinage et chacun consomme, rit, badine et jaspine à côté de cette puanteur. Des cavaliers s’arrêtent, des señoras causent longuement de leurs petites affaires, sans paraître le moins du monde incommodés. J’ai vu des amants s’enlacer amoureusement au-dessus d’un égout.
Sur ce cours du Grand Capitaine, on assiste dans les soirées douces et lumineuses à un défilé de brillantes étoiles. Ce sont les beaux yeux des Cordovanes qui étincellent dans la nuit. Malheureusement, ici comme ailleurs, la gracieuse mantille disparaît. Les señoras qui n’ont pas encore adopté la mode de Paris en affublent leurs fillettes, et rien de plus drôlet que ces petites Andalouses se promenant gravement près de leur mère, toutes fières d’être enlaidies par ce laborieux échafaudage de carton sur leur tête, tandis qu’il serait si simple de rester gracieuses et jolies.
Des files de voitures font le tour de la promenade, au pas, tristement, comme à la corvée obligatoire des funérailles. C’est la grande fashion, la marque aristocratique par excellence. Je ne sais si ces gens s’amusent beaucoup à cet exercice, mais ils n’en ont pas l’air ; c’est s’amuser à l’anglaise.
Montés sur de superbes andalous, les jeunes gens de la ville, les rares qui osent porter encore le costume national, parcourent aussi au pas les côtes de la promenade. Il est remarquable comme ces montures ressemblent à celles que peignaient les vieux maîtres flamands : tête fine et busquée, élégante encolure, largeur de croupe terminée par une queue longue et touffue battant le jarret nerveux.
Les Espagnols qui ont abîmé et mutilé tant de belles choses, ont eu le bon esprit de ne pas enlaidir leurs chevaux ; ils leur laissent comme les Arabes leur queue et leur longue crinière, utile parure dont les privent si sottement nos sportsmen anglomanes ; aussi le cheval espagnol, vigoureux et élégant, ne ressemble en rien à ces squelettes recouverts de tendons, longue échine supportée par des échasses, fabrication de nos voisins d’outre-Manche qui, sous prétexte de perfectionnement, déforment tout, depuis le cochon jusqu’aux caractères.
Au grand Abderahman Cordoue doit sa mosquée, chef-d’œuvre sans pareil, que la lourde stupidité d’une bande de prêtres mutila. Au milieu de ce monument, qui suffirait à la gloire d’un règne, les catholiques ont élevé leur cathédrale, trouant l’harmonie et la pureté des lignes des magnificences orientales par une excroissance de barbarie gothique ; « vraie verrue architecturale », comme dit Théophile Gautier, qu’on pourrait admirer ailleurs, comme spécimen le plus complet du style plateresque, mais qui détonne étrangement dans la grande majesté primitive.
Il faut le dire à l’honneur de la municipalité de Cordoue, ce ne fut pas sans ses véhémentes protestations que s’accomplit cet acte de vandalisme. Elle en appela à Charles-Quint et, en attendant la décision souveraine, menaça de mort tout ouvrier qui prendrait part à la démolition.
Le conseil du roi donna tort à l’ayuntamiento ; le chapitre triomphant se mit immédiatement à l’œuvre. Quand, trois ans après, le roi vint à Cordoue, il fut vivement contrarié et témoigna son mécontentement aux chanoines. Il était trop tard ; le flamboyant champignon catholique avait déjà crevé les voûtes et renversé soixante-trois colonnes de porphyre et de jaspe.
Charles-Quint, du reste, traita l’Alhambra de Grenade de même façon que les chanoines la mosquée de Cordoue. Se trouvant trop à l’étroit dans le palais des rois maures, il en fit démolir une partie pour construire à la place et avec l’argent extorqué aux Arabes de la ville un palais renaissance. Vaine dépense, et stérile extorsion. Le palais ne fut jamais achevé et ses murs sans toiture font une grande tache sombre dans les splendeurs de l’Alhambra.