L’Alhambra et le Généralife, dont le nom signifie Maison des fêtes, m’avaient été trop vantés pour que je ne les trouvasse pas au-dessous de leur réputation ; en revanche, l’Albaycin me parut pittoresque et étrange au delà de ce que je me l’imaginais ; je parle du lieu et non des habitants qui sont la plus belle collection de sacripants et de drôlesses que l’on puisse rencontrer. Mais, avant de faire connaissance avec ces descendants dégénérés d’une race de forbans aux grandes allures, nous courûmes longtemps par la ville à la recherche d’une vraie danse espagnole.

Je commençais à croire qu’il en était des cachuchas et des fandangos comme des biftecks saignants à l’anglaise, c’est-à-dire une invention purement parisienne, lorsque le hasard nous conduisit dans les environs de la Viuda de Pena, à la porte d’une sorte de café d’honnête apparence. Comme nous hésitions à entrer, jetant un coup d’œil dans l’intérieur à peu près vide, un caballero qui fumait une cigarette sur le pas de la porte nous dit que la représentation ne tarderait pas et que dans cinq minutes au plus la salle serait comble.

Nous voici installés en face d’une bouteille de Mancenilla qui est bien le plus insipide vin que j’aie jamais bu et qui est prisé là-bas à l’égal du champagne, et nous attendons une longue demi-heure que les tables se garnissent peu à peu, sans nous douter que nous allions rassasier notre vue de fandangos, de cachuchas, de jotas et autres ragoûts mimiques au piment andalou.

Qu’à côté de ces danses encolorées et chaudes les nôtres semblent puériles et fades ! Chez nous les jambes seules fonctionnent et c’est à peine si quelque hanche audacieuse ose montrer qu’elle est en vie. Là-bas, tout le corps palpite, s’agite, se trémousse de la tête aux talons, des lèvres à la croupe, des épaules au bout des doigts, de la prunelle au ventre. Chaque organe a son rôle dans la scène amoureuse que la grâce de la femme poétise malgré sa lascivité.

Et quand on songe que c’est encore aux Arabes que l’Espagne doit ces poèmes mimés, le sage ne peut que s’incliner devant le grand Mahomet, qui seul entre tous les fabricants de religion ait intelligemment et humainement compris les plaisirs de la vie !

Ainsi que dans les flamencos de Madrid, les danseuses se rangèrent sur une grossière estrade contre un fond de muraille blanchie à la chaux. Mais qu’importe le cadre à de pareils tableaux ? Malheureusement l’inintelligente vanité féminine gâte la mise en scène. La rage de suivre des modes inappropriées au climat, au pays et aux êtres fait partout son inepte irruption. La coquette et séduisante jupe courte de Rosina s’est allongée jusqu’à cacher sa fine cheville, et sa délicieuse mantille est détrônée par le stupide casque en carton. Couleur locale, que deviens-tu ? Les jaunes dames de Yego s’affublent comme nos blanches mondaines et les manolas de Grenade et de Séville ne se distinguent plus des rôdeuses de la Villette.

Il y a quelque trente ans, Mérimée écrivait de Grenade : « Ici on ne voit plus guère que des costumes français. Hier, aux Taureaux, il y avait des chapeaux. » Chapeaux d’hommes et de femmes, on peut ajouter que maintenant on ne voit pas autre chose.

Néanmoins les anomalies et les réformes maladroites de la toilette ne peuvent enlever l’éclat des yeux, la piquante étrangeté de la physionomie, l’opulence des cheveux et la pourpre des lèvres ; et, parmi les six ou sept almées de l’estrade, il s’en trouvait de vraiment charmantes, jeunes beautés dans toute la pureté du type castillan.

Pas bégueules, d’ailleurs, et acceptant sans façon les cigarettes et les verres de vin de Mancenilla que nous leur fîmes passer. L’intérêt du patron était visiblement le mobile de leur bonne volonté, car, bien que chacune d’elles s’emparât de deux ou trois verres à la fois, comme si elle se sentait dévorée d’une soif saharienne, elle y trempait à peine ses lèvres, en répandait la moitié par terre avec désinvolture et rendait le reste au garçon.

Pendant les entr’actes, quelques-unes, répondant à notre appel, vinrent s’asseoir à notre table, ne touchant encore au vin qu’elles se faisaient servir avec abondance que pour rendre le salut. Il est digne de remarquer combien toutes ces cabotines et ballerines espagnoles sont sobres et peu gourmandes à l’encontre de leurs congénères des nations plus raffinées, et je me demande si jamais aucune a songé par ses excentricités à mettre ses amants sur la paille.