Pendant que nous causions, l’une d’elles nous prévint qu’à une table voisine un caballero désirait boire à notre santé. C’était notre garçon de chambre de la Casa de Huespedes qui levait son verre, nous faisant gracieusement signe qu’il le portait en notre honneur à ses lèvres. Nous lui rendîmes son toast muet, et il salua avec une dignité d’alcade.
Bien entendu, chacune de ces filles a son novio, amant de cœur qui la surveille de près. Il est là, dans la salle, fronçant le sourcil et faisant bonne garde, tenant d’une main sa cigarette et de l’autre caressant au fond de sa poche sa bonne lame de Tolède fabriquée à Berlin, car il est jaloux en diable. Le seigneur garçon d’hôtel devait être l’un de ces élus.
Si la fille est toute jeune, débutante et jolie, le plus souvent l’entrepreneur du spectacle la garde et la tient sous clef. Quelques-uns en ont ainsi trois, quatre et même plus pour leur usage particulier, restant des modes musulmanes que beaucoup apprécieront.
Ces pauvres filles sont logées, nourries, entretenues enfin, à condition qu’elles ne mettent jamais leur joli nez hors de la taverne. Vous pensez si l’envie les en démange par les chaudes nuitées. Mais l’impresario ouvre l’œil.
Toute brebis échappée ne rentre d’ailleurs plus au bercail. Rien de commun, vous le voyez, avec le Bon Pasteur.
Une mignonne petite créature de quinze ans, dont le pas de cachucha nous avait remplis d’enthousiasme, n’eût pas demandé mieux que de prendre la clef des champs, mais par son talent naissant elle aidait à vivre une aïeule infirme et nous n’avions, mon compagnon et moi, ni le désir coupable d’arracher les enfants à leur mère, ni les moyens de faire des rentes à la vieille señora.
Avec nos malles qui nous attendaient à Grenade, nous avions renouvelé notre équipage ; aussi nous prenant pour des mylords anglais prêts à toutes les extravagances, ces demoiselles nous reconduisirent-elles jusqu’à la porte, bravant les regards furibonds des habitués jaloux.
Elles nous firent promettre de revenir, promettant de leur côté d’être libres le dimanche suivant et, après la sainte messe, de nous consacrer leur loisir. Leur ambition se bornait à se montrer en voiture découverte dans les faubourgs de Grenade et leurs rêves de gourmandise à tremper des azucar esponjados dans les limonades glacées.
Mais le temps qui pressait et le dieu hasard, souverain des voyageurs, nous privèrent de ces distractions honnêtes et peu coûteuses comme toutes les pures joies.