Ne vous attendez pas à ce que je vous présente le gitano légendaire avec son éclatant costume, ses cheveux tressés, ses navajas et sa guitare en sautoir. Celui-là n’existe plus que dans les opéras-comiques. Le gitano s’est civilisé, il porte des souliers et des chaussettes, consulte l’heure non plus au ciel mais à sa montre, change de linge presque chaque semaine, ou du moins le dimanche exhibe un faux col propre.

Cependant il n’a pu changer de teint ni de visage et ces hommes qui sous le vieux costume seraient superbes avec leurs grands yeux noirs, leurs lèvres rouges et sensuelles, leur peau dorée, ressemblent, accoutrés des hardes modernes, à de lamentables juifs, ce qu’au fond ils sont tous. Tels quels cependant dans ce quartier de l’Albaycin, ces habitations creusées dans le roc de Sacro-Monte séparé de la montagne du Généralife par la vallée étroite et profonde où coule le Darro, et de Grenade par une enceinte de murailles arabes, ils offrent à l’étranger l’aspect le plus imprévu.

Au flamenco de la plaza Campillo, nous avions trouvé un petit gitano qui nous offrit de nous servir de cicerone et de nous recruter pour un baile un personnel complet de danseuses assorties ; car quelles que fussent les séductions pimentées des fandangos et des cachuchas, nous avions ouï dire qu’elles n’étaient que menuet de pensionnaires auprès de celles des gitanas.

Le drôle qui faisait la joie des clients en imitant au moyen de pétarades buccales tous les airs du clairon, nous sonna dès six heures le réveil sous nos fenêtres.

Nous voici partis, lui devant, tantôt faisant la roue, tantôt jouant de la trompette avec son nez, distraction qu’il interrompait tout à coup lorsqu’il rencontrait des jeunes filles ou des femmes en faisant mine de se jeter sous leurs jupons, puis il se relevait et reprenait sur le clairon une marche triomphale. Quelques-unes se fâchaient, mais la plupart riaient, la première surprise passée, habituées sans doute aux facéties du chenapan.

Nous sortons de Grenade et nous débouchons dans l’Albaycin, racolant sur notre route un second bohémien d’une quinzaine d’années qui nous salue d’abord d’un good morning, gentlemen, puis d’un bonjour, messieurs, et s’attache à nos talons. Comme ses congénères, il baragouine dans toutes les langues de façon à pouvoir voler cosmopolitement.

Nous montons par des chemins kabyles, poussiéreux, malaisés, bordés de cactus et d’aloès. Çà et là, une misérable hutte sur laquelle sèchent des loques et d’où sort un chant mélancolique, une voix fraîche et douce de jouvencelle ; à côté une chambre creusée dans le roc, où des femmes et des filles demi-nues procèdent à leur toilette du dimanche. On interpelle nos guides, on leur demande qui nous sommes, et, réponse faite, on rit ; on va pelar la pava, « plumer la dinde », ou plutôt les dindons ! Les dindons, bien entendu, c’est nous.

Après plus d’une heure de montées et de descentes et d’autres montées, nous rentrons dans le faubourg. Nos deux drôles n’ont pas rencontré les demoiselles du corps de ballet qu’ils se proposaient de nous offrir. Enfin, au détour d’une ruelle empuantie, nous tombons sur trois ou quatre donzellas semblables à celles qui rôdent autour des casernes. Le bruit s’est rapidement répandu dans le Landerneau bohémien que nous cherchons des danseuses, et elles viennent offrir leurs services. Quelques fillettes les escortent et se mettent à nos trousses, mendiant. Nous enfilons d’autres ruelles désertes et empestées et précédés par une ravissante petite gitana, bouton d’or de la troupe, nous pénétrons dans une sorte de taverne où un jeune monsieur à la tête sémitique nous offre des sièges avec force salutations.

C’est le prince des gitanos, nous disent nos guides, dont l’un, celui racolé en route, paraît être de sa plus proche parenté. S’il est prince des gitanos, il n’en paraît pas pour cela plus glorieux, car il est vêtu comme un dauphin de barrière, et c’est lui qui va nous jouer de la guitare.

Dumas père a donné jadis un récit détaillé de sa rencontre avec les gitanos de Grenade. Il parle d’un jeune garçon de quinze à seize ans, à mine vicieuse, frère de la troupe. Il y était, je l’ai déjà nommé. Il y avait aussi le père de famille, le patriarche, vieille canaille ; la mère, sorcière maugrabine, et toute la bande de coquines et de coquins, parents, frères, cousins, jusqu’au marmot pendu à la mamelle roussie et donnant déjà des signes de scélératesse profonde. Rien de changé. La même famille renaissait avec ses stigmates, l’aïeul remplacé par le fils, la sorcière par la jolie jeune fille devenue sorcière à son tour, et ainsi de suite à travers les générations.