Seulement, plus de couleur locale, plus de robe écourtée et chargée de volants, plus de jambes nues, plus de paillettes, plus même de castagnettes, car les quatre ou cinq coquines qui dansèrent les remplaçaient par des claquements de doigts. A part le teint basané, les yeux énormes chargés d’éclairs, les lèvres lippues et le profil hébraïque, rien ne distinguait ces fruits grenadins des pêches à quinze sous des boulevards extérieurs.

Le prince s’assoit en face de nous, les princesses prennent place à ses côtés ; il pince une ouverture et une chorée de faunes commence.

C’est d’abord l’ole, que l’on ne danse sur aucun théâtre et qui exige, comme d’ailleurs les scènes qui suivirent, un huis clos absolu. Mais le huis clos est inconnu chez les gitanos, race simple et primitive, qui fait tout au grand jour. La porte, grande ouverte comme celle de la maison du sage, permet à une fourmilière de fillettes, petites et grandes, attirées par les airs de guitare, de passer la tête et de témoigner, par leur mine épanouie, le plaisir qu’elles prennent à cette petite fête de famille. Plus d’une, sans doute, a cent fois assisté au spectacle, mais il est, paraît-il, de ceux dont jamais fille ne se lasse.

L’ole, pantomime de bacchante endiablée, fut suivi par le vito, sorte de trépignement amoureux où les hanches jouent le principal rôle, lequel fut remplacé par la moca, scène épileptique où un homme et une femme se font vis-à-vis. Je n’en décrirai pas les péripéties, pas plus que celles d’une autre danse, qu’on peut appeler la danse du chapeau, un chapeau y étant l’accessoire indispensable.

C’est celui du danseur que, d’un coup de main, la danseuse a enlevé, non pour se le mettre sur la tête, au contraire. Le fond du feutre est plié et placé de façon à offrir au partenaire un orifice digne de l’âne d’Apulée, et gestes et coups de hanches d’aller leur train.

Cela dépasse les limites du naturalisme ; aussi acteurs et spectateurs indigènes, natures peu éthérées, semblent y prendre un extraordinaire plaisir. Fillettes et garçons crient bravo et demandent bis.

Nous dont la pudibonderie ne dépasse pas le niveau de celle d’une chambrée de dragons, finissons par être écœurés de ces priapées immondes, et demandons qu’on baisse la toile.

C’est le quart d’heure de Rabelais. Nous avions eu l’imprudence de ne pas faire de prix, pensant qu’avec quatre douros et une bouteille d’aguardiente, dont nous avions régalé la bande, toute cette abjecte bohême s’estimerait largement payée. Nous étions loin de compte ; on exigeait 50 francs. Nous n’en avions, par prudence, que 25 en poche. On les refusa fièrement. Le prince fut superbe de dédain, et il s’en fallut de peu que les princesses ne nous crachassent à la figure, tant était profonde leur indignation.

Nous voulons sortir, on nous barre le passage. La chambre est pleine de gitanos et de gitanas criant tous à la fois. On se prépare à nous faire un mauvais parti lorsque la vue des revolvers calme soudain les plus enragés. Enfin, en levant les bras et les yeux au ciel, comme pour prendre le Seigneur à témoin des iniquités dont il souffre, le patriarche accepte nos 20 francs.

Ce n’est pas fini. Aussitôt, un petit panneau branlant dans une imitation de vieux cadre, sort comme par enchantement de la foule. Le vieux voleur nous présente un Murillo authentique et signé. Il n’y a pas à s’y méprendre.