C’est au moins le dixième qu’on nous offre depuis notre arrivée à Grenade et dans les prix les plus doux. Grenade, comme Séville, fourmille de Murillos. Tout le monde vous en propose : marchands, bourgeois, hôteliers, cabaretiers, bohémiens, voyous. Il va sans dire que le Murillo est une affreuse croûte qu’on vous fait d’abord 1000 francs et qu’on finit par vous laisser pour 10. Celui qu’on nous présente n’est que de 20 douros. Nous le repoussons avec indignation et, par degrés, il descend à cent sous.

« Refuser cent sous pour un Murillo authentique, » s’écrie la bande en chœur. Et l’on nous accable de diverses épithètes qui, bien que lancées en langue gitane, ne nous laissent nullement indécis sur leur signification. Nous sommes des cancres, des épiciers, des philistins.

Nous sortons enfin, heureux de revoir le ciel au-dessus de nos têtes, mais sous l’appréhension de recevoir d’en haut quelque projectile ; heureusement, nos craintes étaient mal fondées ; nous ne sommes suivis que par deux ou trois petites gitanas, filles, sœurs, cousines ou nièces du prince, qui, pendant plus de cent pas, nous harcèlent pour avoir un sou.

XXXIII
LES BANDOLEROS

Si l’Espagne pittoresque, celle de Figaro, de Rosine, de la cachucha et de l’échelle de soie, s’en va ou plutôt est depuis longtemps morte pour le touriste banal qui la cherche aux alentours des voies ferrées, descend à l’hôtel de Paris ou de Londres et s’étonne que l’insipide garçon cosmopolite en habit noir qui lui sert le bifteck aux pommes commandé, ne lui apporte pas, en même temps, la couleur locale sur ses épaules, on la retrouve pourtant çà et là, en s’aventurant par les chemins peu fréquentés de la plaine et en s’enfonçant dans la montagne.

— Mais il y a les brigands ?

— Oui, madame, il y a les brigands, mais ceux-là encore deviennent rares, c’est comme les lions d’Algérie, il faut courir après et chercher longtemps pour en apercevoir, et encore ne les rencontre-t-on plus guère que dans les Sierras de l’Andalousie.

Malaga, Jaen, Séville, Grenade, ont de temps en temps les colonnes de leurs feuilles quotidiennes agrémentées par les exploits des Bandoleros, mais, à moins que le crime ne soit bien audacieux et bien atroce, il n’a qu’un faible écho au delà des monts. Je ne parle pas, bien entendu, du bandit isolé qui travaille pour lui seul, vole et assassine honteusement dans la nuit, mais du vrai routier, du descendant des Mandrin, des Georges Duval, des Jack Turpin, des Cartouche, qui opère en grand et en plein soleil, commande à une bande de gaillards audacieux et solides qui mettent leurs talents au service de la communauté.

C’est ainsi que depuis une douzaine d’années, deux aimables pandours, vraies figures d’opéra-comique, tiennent en échec carabiniers et garde civique, avec une poignée de gentilshommes de grands chemins et rappellent les hauts faits des plus légendaires héros de la geôle et de la potence.

J’ai nommé Melgarès et El Visco de Borges.