Belles dames et gentes demoiselles, ne tombez jamais entre leurs mains, vous passeriez un émouvant quart d’heure, car autant qu’escarpes ils sont amoureux.
Beaux garçons, bien tournés, musculeux et agiles, ayant à peine quarante ans, braves et généreux à l’excès, durs aux riches et doux aux pauvres, dépensant sans compter le bien mal acquis, je ne connais pas beaucoup de nos aimables fils de rastaquouères et de banqueroutiers qui pourraient se flatter d’atteindre à leur taille. Aussi sont-ils fort aimés des femmes — comme ils le méritent, — et pour eux-mêmes, chose peu commune.
Il n’est pas de village de la Sierra Nevada où Melgarès et El Visco ne comptent une ou plusieurs jeunes et jolies jouvencelles, toutes prêtes à tirer pour eux le poignard de la jarretière.
Ce qui me gâte ces beaux bandits, c’est qu’ils se mêlent de politique, non pas que je leur croie des convictions profondes — combien de nos politiciens en ont-ils ? — mais à l’époque des élections, ils se font les agents actifs des candidats peu scrupuleux. Dans certains cantons de la montagne ils exercent même plus d’influence que curés et alcades.
Ils se montrent dans les bourgades, se promènent sur la place publique quand le gendarme a le dos tourné, et souvent ce fonctionnaire le tourne avec intention, vont dîner à l’auberge, visiter leurs amis, protégés par la crainte qu’ils inspirent aux hommes, et la sympathie des femmes pour tout ce qui sent l’audace et la virilité.
Si par hasard ils sont signalés et que la garde civique arrive en nombre, les habitants n’ont jamais rien vu et les gendarmes reçoivent invariablement la réponse : No sé nada.
Ces romantiques brigands ne commettent d’ailleurs aucune déprédation dans les villages, ni dans les ventas et posadas les plus isolées, et ne tuent qu’à leur corps défendant, pour leur légitime salut. Ils entrent, s’assoient, boivent et mangent, se mêlent à la conversation des muletiers, apprennent les nouvelles, et payent largement leur écot.
Souvent on les connaît, on leur fait bonne mine ; la petite servante quoique un peu effrayée leur glisse ses regards de velours ; mais d’autres fois on ignore l’importance de pareils hôtes et alors Melgarès, d’un naturel enjoué, s’amuse à terrifier la compagnie. Un jour dans une auberge, près de Mançanarès, il se présente avec trois ou quatre de sa troupe.
« Je suis Melgarès, dit-il à l’hôte épouvanté, il nous faut servir prestement à manger et à boire, et ce que tu as de meilleur. Or, çà, où est ta femme ? tes filles sont-elles jolies ? Qu’elles paraissent céans, ou j’incendie ta baraque, après quoi je donnerai de l’air à tes boyaux. »
L’aubergiste appelle sa femme et ses filles qui arrivent toutes tremblantes. La mère, matrone mamelue, est encore fort passable, les filles sont fraîches et dodues. Melgarès se contente de leur caresser le menton, il embrasse la plus jeune, et leur offre à toutes une jolie croix en or.