Mais s’il est doux au pauvre monde, pour les bourgeois cossus il est sans pitié. Il faut lui laisser son argent ou une partie de sa peau. Il continue la tradition des coupeurs d’oreilles. Quand il tient un pante, il ne le lâche intact que contre espèces sonnantes. Vingt mille réaux ou une oreille. Comme on tient à ses oreilles on s’arrange à payer les réaux.

Le chef de police de Malaga, dont la banlieue était mise en coupe réglée par les deux chefs des bandoleros, avait juré qu’il aurait leur peau. Il avait l’habitude de prendre une voiture et de parcourir les faubourgs après le coucher du soleil. Un soir il monte dans un fiacre et part pour sa promenade ordinaire.

Après deux ou trois milles il ordonne au cocher de rebrousser chemin ; mais celui-ci fait le sourd et fouette ses mules à grands coups. On arrive en pleine campagne, trois gaillards de mauvaise mine se présentent aux portières ; on ouvre ; l’un d’eux s’assoit sans façon à côté du magistrat interdit, puis l’on repart au galop.

« Qui êtes-vous ? » s’écrie le chef de police.

L’intrus répond froidement :

« Votre Excellence a manifesté le désir de voir de près El Visco de Borges et Melgarès. El Visco vous conduit ; Melgarès a l’honneur d’être à vos côtés. »

Sur ce, il siffle, la voiture s’arrête, le cocher paraît, on allège le magistrat de sa montre, de son argent, de la chevalière que porte tout vrai caballero, puis on l’engage à descendre :

« Vous n’êtes qu’à trois lieues de votre maison, lui dit Melgarès, vous êtes gros, la marche vous sera profitable. »

Et après force saluts ironiques, ils le laissent au milieu du chemin sans lui faire d’autre mal.

Cachet bien espagnol ; ces aimables bandits sont tous superstitieux et dévots. Ils portent des scapulaires, brûlent des cierges à la madone et font des offrandes aux chapelles en renom. Gautier raconte d’un de ces voleurs typiques, prédécesseur de Melgarès et d’El Visco, une amusante prière.